LE DON DE LA SAINTETÉ
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Fête de la Toussaint – année B (vendredi 1er novembre 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, c’est la tradition, le jour de la Toussaint, de prêcher sur les Béatitudes. Ce texte magnifique devrait nous inspirer tous les jours. Hélas, nous avons du mal à penser que tous les malheurs du monde soient la source de la régénération de l’humanité. C’est pourquoi aujourd’hui, je voudrais changer de sujet, qui reste sur la Toussaint, en méditant avec vous le début du passage de l’épître de Jean entendu tout à l’heure.
« Mes bien-aimés, voyez comme est grand l’amour dont Dieu nous a comblés. Il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu, et nous le sommes. Voilà pourquoi le monde ne peut pas nous connaître puisqu’il n’a pas découvert Dieu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons ne paraît pas encore clairement. »
Frères et sœurs, vous me direz que tout cela, ce sont des refrains bien connus, entendus dès nos premières années de catéchisme, et qu’après tout, ça fait partie des évidences de la foi et de la vie chrétienne. En réalité, il faut quand même essayer de voir ce que ce texte a d’absolument provocateur et bouleversant. En effet, que Jean ait pu écrire cela, ça n’allait pas de soi. Pourquoi ? Dans la tradition d’Israël, on savait que Dieu était un père, on mettait donc l’accent sur la puissance paternelle : puisque Dieu est Père, c’est Lui le chef de famille, et à cette époque-là, on avait une mentalité très patriarcale, encore présente aujourd’hui. C’était le Père, Celui qui a le pouvoir, Celui qui gère la vie des autres avec puissance.
Mais on ne tirait pas vraiment la conséquence de la paternité de Dieu pour nous. Être fils de Dieu, précisément dans l’Ancien Testament, c’était une sorte de formule qu’il fallait accepter puisqu’Il est père comme nous sommes fils. Donc nous sommes fiers d’avoir Dieu comme Papa. Ça simplifie beaucoup les choses, c’est un conflit de puissance, de pouvoir : nous, nous sommes les plus forts parce que notre Dieu est le plus fort.
Or, ici précisément, la fine pointe de la pensée de Jean est que nous sommes enfants de Dieu, il faudrait presque dire enfantés par Dieu. Ce que nous sommes vient vraiment de la seule volonté, de la seule initiative de Dieu. Enfant, désigne plutôt une relation dans laquelle il y a une dépendance, mais chez les Grecs, deux mots désignaient l’enfant, et l’autre mot disait que nous sommes suscités. C’est de là que viendra essentiellement la notion de création. Nous sommes suscités comme enfants, je n’ose pas dire de la chair même de Dieu puisque Dieu n’est pas un être de chair avant de s’incarner. Au moment même où Jésus se fait chair, Il nous montre que nous pouvons être enfants de Dieu jusque dans la chair. C’est pour cela que Jean ose dire que nous sommes enfants de Dieu, presque au sens charnel. La belle affaire, d’autant plus qu’à la fin de notre vie, nous perdons ce qui nous constitue comme individus nés dans la chair. Mais c’est là que Jean veut pousser jusqu’au bout le paradoxe. Si nous faisons partie de la famille de Dieu, nous ne le sommes pas à titre administratif, nous ne le sommes pas non plus à la faveur d’une adoption pour travailler dans la famille, nous ne sommes pas les employés de Dieu : nous sommes enfants, issus de Dieu.
Certes il ne faut pas être panthéistes, mais quand même le fond du problème, c’est que notre relation avec Dieu n’est pas simplement une relation intellectuelle, d’obéissance, où nous serions enfants de Dieu parce que nous serions plus intelligents en religion et en théologie que les autres. Nous sommes enfants de Dieu, et c’est pour ça que Jean est obligé de préciser ensuite : « Nous sommes appelés enfants de Dieu » et tout de suite après il précise : « Et nous le sommes » ! C’est dans notre être même que nous sommes enfants de Dieu.
Alors, pas de folie, ne nous prenons pas pour Dieu. Mais ça veut dire que le lien est infiniment plus profond que tout ce que nous pouvons imaginer. Là, c’est presque une contestation du fait que nous pourrions simplement imaginer que nous sommes du parti de Dieu, nous sommes de la même pensée de Dieu, nous sommes de la même prétention à partager son pouvoir et sa vie. Or, nous partageons sa vie. Enfants de Dieu suppose que nous sommes fils au sens le plus strict et le plus profond du terme. Avec Dieu, les chrétiens ne sont pas simplement en relation par un contrat social, d’idées, de choix électoral. Avec Dieu, nous sommes fils de Dieu, du contrat que Dieu a voulu, par lequel nous sommes liés à Lui comme des enfants à un Père. La plupart du temps, c’est un peu ce réalisme-là qui nous fait perdre de vue l’originalité de ce que dit saint Jean dans ce texte.
C’est sûr, nous sommes de pauvres êtres parmi des milliards, mais il n’empêche que nous sommes enfants de Dieu, liés par sa vie et pour la vie. Et donc, en paraphrasant une idée de Rousseau, ce qui fait la société des chrétiens avec Dieu, ce n’est pas le contrat social, c’est le contrat vital, ce n’est pas la même chose. Nous avons quelque appréciation du contrat vital dans la manière dont nous concevons notre propre vie familiale. Nous savons bien qu’être de la même famille, du même sang comme on disait autrefois, est infiniment plus grave et essentiel et cela touche un niveau de profondeur de notre être qui n’est pas simplement de l’ordre de l’instinct ou de l’affectivité. C’est le fait que nous sommes de la famille de Dieu, et à ce titre-là, le lien entre Dieu et nous, Dieu l’a voulu infiniment plus fort que nous ne pouvions l’imaginer.
Alors, frères et sœurs, il y a une conséquence : au lieu de penser simplement notre relation avec Dieu sur le mode purement et simplement de la pensée, de la réflexion, de la spiritualité, ce qui est vrai aussi, nous perdons de vue que tous ces liens-là, de notre intelligence, de notre cœur, de notre imagination, de notre affectivité etc. sont enracinés dans le lien charnel de la création. Or, c’est ce que Jean explique, jusque-là nous ne connaissions pas Dieu, nous ne savions pas ce que cela voulait dire ou plus exactement nous avions une vision très imprécise, nous étions comme des orphelins qui ne connaissent pas Dieu. Certes nous étions créés, mais ce que nous disions au mieux, c’était qu’on Lui ressemblait, comme on dit du gamin qu’il ressemble à son père ou qu’il a les yeux de sa mère. Mais c’est ici d’un autre ordre : c’est la vie même de Dieu qui nous est donnée. C’est pour cela encore que quand on veut baptiser, on transmet la vie de la Grâce, la plénitude de l’amour de Dieu dans la vie, dans le cœur, dans la chair d’un enfant qui est baptisé.
Ce n’est pas une raison pour nous sentir supérieurs ; puisque c’est donné, c’est un cadeau. Nous ne pouvons pas nous en réclamer comme d’un acquis. La Grâce n’est pas un acquis, ni un gain, on ne gagne pas le ciel. C’est un don. De même que dès le moment de la Création, il y a quelque chose de la vie de Dieu qui passe en nous sans que nous le sachions, de même par la vie baptismale et l’entrée dans la famille de Dieu, il y a une véritable vie nouvelle, celle qui fait que nous sommes tout simplement appelés enfants de Dieu. Ce n’est ni un titre, ni une carte d’identité, c’est la réalité même de la vie de Dieu qui passe en nous. Certes, le spectacle du monde n’est pas très satisfaisant de ce point de vue-là. Et pourtant, c’est quand même ça la réalité. Si on dit que l’Église est sainte, si on dit que c’est un peuple saint, ce n’est pas simplement pour dire que nous sommes plus vertueux que les autres, c’est tout à fait souhaitable évidemment, mais c’est pour dire d’abord que nous avons reçu un cadeau inouï qui est précisément la vie même de Dieu.
Et si on continue dans cette perspective, si vraiment nous sommes enfants de Dieu, ça veut dire que si Dieu a donné la vie, c’est comme des parents : au moment de la naissance, les parents devant le berceau n’arrivent pas à croire qu’ils ont donné la vie, mais ils l’ont donnée, et s’ils l’ont donnée, ils veulent qu’elle dure, qu’elle s’épanouisse, et pour les parents sur la terre, c’est vouloir que ça dure le plus longtemps possible, comme le vœu de Madame Bonaparte : « Pourvu que ça dure » ! C’est exactement le vœu des parents pour leur enfant. Ils veulent que tout ce qu’ils sont et qu’ils transmettent par la vie à leur enfant ne cesse pas, que tout cela se développe de jour en jour, d’heure en heure, et c’est pour ça que généralement les enfants font l’objet d’un tel soin, car c’est extraordinaire de voir petit à petit que cette vie qu’on a transmise, qui n’est plus la nôtre – pas de possessivité excessive – grandisse dans l’enfant à qui on l’a donnée. C’est le mystère de la paternité et de la maternité : il ne s’agit pas de développer, de faire durer la vie comme par une sorte d’opération chirurgicale, mais de la donner vraiment sans chercher à la réclamer pour soi, en faisant que cette vie soit la plus épanouie et la plus profonde possible.
Telle est la fête de la Toussaint. C’est la fête de ce que Dieu pense quand Il nous invite soit par la Création, soit infiniment plus par le baptême, à participer à sa vie. Il ne considère pas que la vie qu’Il nous a donnée est sienne au sens où Il sait très bien que nous ne sommes pas Dieu, mais Il sait que ce que nous voulons partager avec Lui, ce qu’Il nous donne de partager avec Lui à ce moment-là, c’est la plénitude même de ce qu’Il veut nous donner. Ce que nous sommes n’a pas encore été manifesté ; ça pourrait être l’occasion de prétentions orgueilleuses et souvent vaniteuses, mais il n’empêche que c’est la vérité. Quand Il nous a donné cette plénitude de vie qui est sienne, c’est que nous sommes alors invités à développer cette vie de la façon la plus reconnaissante, la plus reconnaissable possible, pour dire que c’est là l’enjeu même de notre existence. C’est pour cela que l’idée que nous serons plus tard consolés, aimés, invités à entrer dans le cœur de Dieu, n’est même pas une idée d’abord humaine, c’est l’idée d’abord de Dieu qui a envie de nous faire entrer dans cette plénitude.
C’est pour ça que je trouve extraordinaire que l’Église ait eu cette intuition de la Toussaint et qu’elle ait vu que c’est la totalité de l’humanité qui est appelée à la sainteté. Certains souhaitent peut-être qu’il y ait des degrés et qu’on ait soit des places d’orchestre, soit des places du poulailler tout en haut… Nous en laissons le soin à Dieu, Jésus d’ailleurs ne s’occupe pas du placement, Il n’est pas la chaisière du Paradis ! Dieu reconnaît que tout ce qu’Il a donné n’a qu’une raison d’être : s’épanouir et grandir selon la logique de ce qu’Il nous a donné. Dieu ne reprend rien et c’est pour cela d’ailleurs que quand Il ne reprend rien, Il admet tous les risques qui sont ce qu’on appelle le mal et le péché.
Frères et sœurs, nous reconnaissons aujourd’hui dans cette fête de la Toussaint la fête du don de Dieu, de sa propre vie. C’est le contrat vital, nous sommes liés avec Dieu par un contrat de vie, pas simplement par un contrat d’idées et de manière de penser notre relation avec Lui. Notre pensée, notre conscience, ne sont pas la mesure de notre relation avec Dieu, même si on essaie de se donner beaucoup de mal pour ça. C’est l’extraordinaire générosité de Dieu qui veut que dans le moindre geste, dans les moindres actes de notre vie, transparaisse cette puissance et cette beauté de la vie de Dieu. C’est ce qu’on peut se souhaiter aujourd’hui de la façon la plus profonde, la plus vraie et la plus belle. Amen.