LA TRANSGRESSION FÉCONDE
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Fête de la Toussaint – année A (mercredi 1er novembre 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, pardonnez-moi cette provocation mais je voudrais vous expliquer aujourd'hui la fête de la Toussaint à partir d'un événement radical et fondamental du siècle dernier, je veux parler de mai 68. Vous savez que je cultive toujours un peu le paradoxe mais vous allez voir que c'est quand même assez saisissant. D'autant plus que je vais vous en parler comme mesure de la vie et de la sainteté chrétienne, à partir de quelqu'un qui n'est en aucun cas un père de l'Église, Jean Pierre Le Goff, qui avait à peine 19 ans à l'université de Caen, ville qui n'était pourtant pas un site particulièrement célèbre pour la révolution de mai 68. Il a parcouru tous les événements de la façon la plus détaillée et il est devenu carrément maoïste. Quand je dis maoïste, ce n'est pas simplement en adhérant à des idées, mais maoïste plein pot ! Il a cru à la doctrine de Mao comme nous croyons au Christ. Il est entré dans une sorte de fureur révolutionnaire qui a duré un certain nombre d'années et qui l'a amené d'ailleurs à abandonner ses études universitaires, à aller aider les ouvriers dans le nord de la France et finalement, la grâce peut toujours agir, il s'est converti. Oh, pas au christianisme, il ne faut pas demander l'impossible ! Il s'est converti au fait qu'il vivait dans une société et qu'il fallait essayer de comprendre ce qui s'y passait. Comme tout bon universitaire, professeur très soigneux et très appliqué, il s'est mis à réfléchir sur les conditions de vie de la société française et il en est venu sur la fin de sa vie – il est encore bien vivant si l'on en croit par l'ouvrage qu'il a écrit – à écrire un livre que je trouve absolument extraordinaire : Mes années folles.
Je dois dire que je n'ai jamais lu un livre aussi pénétrant sur ce qu'a représenté l'événement de mai 68. Certains l'ont vécu de plus ou moins près, alors que lui l'a vécu, comme on dit aujourd'hui, de l'intérieur. Il a écrit ce livre – c'est un sociologue – avec une thèse fondamentale : « Mon hypothèse est la suivante : mai 68 n'est pas seulement un remake dérisoire des révolutions passées auxquelles il se réfère, sa singularité tient à une révolution culturelle qui a bouleversé le tissu éducatif et le tissu de la société ». Ce n'est pas rien ! 1789 a dû faire un peu la même chose et d'autres grand événements ont dû aussi bouleverser le tissu éducatif et social. « Les plus enragés d'entre-nous entendaient renverser toutes les valeurs et y trouver un plaisir certain ». Voilà ce qu'était mai 68. « C'est en ce sens qu'il me paraît fondé de parler de révolte et de nihilisme du peuple adolescent ».
Nous y voilà : mai 68 est la grande révolution du peuple adolescent. Et en quoi consiste cette révolution ? C'est le plaisir que trouvent ces jeunes à transgresser. Vous n'aviez peut-être pas pensé à cela ? Plus qu'une révolution, c'est une transgression. En tout cas pour notre auteur, je crois que tous les exemples qu'il donne sont particulièrement convaincants, mai 68 est la découverte du plaisir absolument parfait de la transgression. Être soixante-huitard, c'est découvrir que tout ce qui s'est passé avant était un effort pour maintenir un ordre établi, des comportements bien codés. Et là tout d'un coup, ce qui fait le plaisir immense, c'est de transgresser. Donc à partir du moment où c'est visé, où c'est repéré, on va transgresser.
Je ne vous raconte pas des scènes désopilantes de transgression dont notre auteur a été parfois même le meneur. Mais il comprend vraiment de l'intérieur ce qu'il a voulu faire à ce moment-là, durant quelques années (il y est allé à fond les manettes !) : le vrai plaisir était d'être jeune, mais jeune transgressif. La transgression était le moment où l'on se disait : « Tout le monde pense qu'il faut faire comme ça, eh bien je vais transgresser. Et dans le moment même où je transgresse, j'abolis l'interdit – "Interdit d'interdire", c'est bien connu ! – j'abolis les références, les repères et je transgresse ». Et là, comme on dit aujourd'hui, je m'éclate ! Effectivement, ils se sont éclatés. Mais plus tard, la récupération s’est opérée par un certain nombre de réflexes de la société. Au lieu de "s'éclater", la société a fait tout cela en douceur. Grâce au gauchisme culturel, elle a fait croire aux gens que l'on continuait l'héritage de mai 68. Mais notre auteur pense que ce que lui-même avait entrevu à ce moment-là de ce plaisir de transgresser, a été dénaturé.
Alors vous penserez peut-être que cette analyse n'est pas très spirituelle. Pourtant ça devrait nous apprendre beaucoup de choses. Comme je vous l'ai dit, la transgression est un plaisir adolescent parce qu'il faut être jeune pour en avoir marre des indications de prudence, de sagesse, d'études, de travail que vous donnent vos parents, perçus comme un véritable harcèlement. Il faut se dégager de tout cela et quand on transgresse pas à pas, on découvre tout à coup – dixit l'auteur et c'était son expérience – une sorte de liberté absolument illimitée et d'une diversité incroyable.
Qu'était cette transgression ? C'était le fait de pouvoir dire à un instant présent que tout ce qu'on avait fait, pensé, régulé jusqu'à maintenant, ne tenait plus debout. Le seul acte présent que je puisse faire, c'était de transgresser pour dire que ça ne valait rien. C'est une analyse très profonde. Quand il s'est converti à une vie plus normale, il a écrit un magnifique ouvrage que vous pouvez lire, La fin du village, qui se passe à Cadenet, à trente kilomètres d'ici, où il passait ses vacances. Il a donné une intelligence de ce village de Cadenet qui lui a valu le prix de la littérature provençale, ce qui n'est quand même pas tout à fait négligeable. Mais revenons au sujet.
Essayons de comprendre ce qu'est la transgression. Transgresser, c'est affirmer que tout ce qu'on a dit jusqu'à maintenant ne tient pas debout. Et dans la perspective du jeune adolescent qui entre dans la société civile, quand on a transgressé, il faut retransgresser ! La transgression devient un véritable moulin à détruire, à critiquer, à anéantir toutes les normes. Et c'est pour ça que l’auteur dit que c'est la première fois qu'un événement pareil s'est complètement polarisé sur la transgression. Sans doute qu'un certain nombre d'entre nous avons des souvenirs très précis. Moi j'ai vécu 1968 au Saulchoir, couvent d'études des dominicains. J'aime autant vous dire que j'ai vu d'assez près la transgression. Il y avait là quelques acharnés qui l’étaient à peu près autant que Le Goff. Tout y passait, il fallait tout repenser. À ce moment-là, la théologie était d'apprendre à transgresser. Ils ont transgressé quelque temps puis ils ont franchi la transgression décisive qui était de partir. C'est curieux mais à ce moment-là, ça leur a un peu coupé les ailes. C'est ça la transgression : vous anéantissez et quand vous avez anéanti, il faut recommencer. L'expérience sociale, asociale ou antisociale, consiste à découvrir chaque fois que nous sommes une population prophétique de la transgression.
Quel rapport avec la Toussaint ? Vous n'y avez peut-être jamais pensé mais les chrétiens d'aujourd'hui ne sont plus un peuple pratiquant mais, tenez-vous bien, un peuple transgressant. Quand on est ici à l'église, on ne s'en rend pas compte parce que c'est très soft et puis c'est un peu subtil. Je crois que les maoïstes ne l'avaient pas compris. Quand nous sommes rassemblés ici, cela peut paraître extraordinaire de prétention mais nous transgressons tous les repères habituels que nous avons dans notre vie. Et comment les transgresse-t-on ? Nous proclamons ici des choses invraisemblables qui mettent en cause la façon courante et habituelle de considérer le monde, c'est-à-dire nous sommes faits pour Dieu, pour vivre avec Lui, pour Le célébrer, pour recevoir sa grâce et pour rendre grâce.
C'est cela le point de départ de la sainteté. La sainteté, ce ne sont pas des comportements réglés mais des comportements qui malgré l'apparence, la croûte habituelle, proclament quelque chose qui est transgressif. Nous avons tous l'air d'être assis comme des enfants sages mais si nous réalisions ce que nous faisons actuellement, aujourd'hui dans la prière, nous réaliserions que nous sommes en train d'affirmer de façon transgressive, parce que nous sommes de moins en moins nombreux à y croire mais il est nécessaire de continuer, que nous sommes un peuple appelé par Dieu jour après jour, à transgresser les normes habituelles que nous pouvons nous fixer d'un point de vue spirituel.
On pourra dire que l'Église institutionnelle, officielle, nous indique tout un tas de comportements à avoir : il faut faire la génuflexion, il faut dire le chapelet, etc. Certes, mais le fond du problème, c'est dans la prière, dans la charité, dans la manière d'attendre et d'espérer, c'est toujours quelque chose de transgressif.
Dans la prière, quand nous célébrons l'eucharistie, nous faisons une chose invraisemblable, nous disons que nous sommes en communion avec Dieu. Alors vous allez me dire qu’on l'a appris au catéchisme, c'est assimilé et sans problème. Non, parce que cette relation avec Dieu transforme notre manière d'être. Et si on est un petit peu lucide, on se dit : « Comment Dieu fait-Il pour venir vivre au milieu de nous, donner son corps et son sang à des incapables comme nous ? » Nous affirmons donc du point de vue de l'action de Dieu qu’Il fait un acte au milieu d'une assemblée eucharistique en disant : « Je suis là, c'est mon Corps » et on désigne ainsi non seulement le pain qui va devenir le Corps du Christ mais aussi vous, nous, l'Église, prêtres, laïcs et baptisés et tous ceux qui participent au fait que nous sommes en train de transgresser le constat tout à fait simple, banal et sociologique qu'on est là pour obéir à de vieux préceptes traditionnels que l'on a reçus de papa et maman. Nous sommes dans un acte transgresseur. C’est la vérité, sinon que vaut notre prière si c'est simplement pour dire : « Je T'ai mis un cierge et Tu ne m'as pas exaucé. » C'est la version actuelle des protestations pour les retraites ! Mais en fait, sur le fond du problème, nous sommes là devant Dieu et Dieu dit : «Je suis au milieu de vous. C'est pour cela que Je m'appelle Emmanuel, Dieu avec nous (ou avec vous). » C'est le cœur du problème.
Si vous regardez la charité, pas besoin de vous faire un dessin, nous vivons dans un monde qui se déchire, complètement voué à la colère des uns par rapport aux autres, qui transgresse dans un autre sens d'ailleurs, dans le mépris du droit de toutes les relations, de toute la vie politique internationale et puis parfois, au niveau interne des sociétés, méprise le droit le plus élémentaire de protéger les humbles, les faibles et ceux qui ne peuvent pas se défendre. Nous sommes là et nous disons que non, nous croyons vraiment que Dieu nous appelle à être les témoins de sa charité auprès de ceux qui en ont besoin. Donc on dément le constat habituel, banal, qui consiste à dire que les communautés chrétiennes en France sont les cinq derniers pour cent de la population qui se réfugient dans la piété. C'est l'affirmation transgressive que ce que veut Dieu n'est pas ce que veut une certaine opinion, selon ses tendances, ses humeurs et ses désirs de transgresser les choses les plus fondamentales.
Quant à l'espérance, c'est évident. Dire qu'aujourd'hui nous sommes là en pensant simplement qu'après ce sera fini ? Alors comme dit saint Paul : « Mangeons et buvons car demain nous mourrons. » Quand on est là, on affirme l'espérance que Dieu nous dit à travers les béatitudes que nous venons d'entendre. Pauvres, d'accord à tous niveaux d'ailleurs, pas simplement intellectuel mais en esprit c'est-à-dire dans la tête, nous sommes tous pauvres de ce point de vue-là. Mais que dit-Il ? : « Cette pauvreté-là est le chemin de transgression par rapport aux valeurs humaines pour entrer dans la plénitude de l'amour de Dieu. »
Frères et sœurs, la Toussaint est quand même une fête assez étonnante, parce que quand on en fait simplement la fête de tous les saints, la collection de tous ceux qui sont dans les martyrologes et les listes de canonisation, on perd déjà le sel et la virulence de cette fête. Ce que l'on fête dans la Toussaint, c'est le paradoxe que Dieu veut, non pas parce que nous sommes des adolescents en mal de transgression mais parce qu'Il sait que nous sommes appelés à dépasser les conditions même de vie dans lesquelles nous nous fions, pour parvenir à la plénitude d'une véritable vie selon ce qu'Il nous donne et selon la puissance de l'Esprit.
Alors je crois frères et sœurs que nous ne devons pas avoir honte ni peur, ni être timorés devant l'exigence de Dieu. C'est Dieu qui a été le premier à pratiquer la transgression puisque Lui qui était Dieu, le Créateur au-dessus de tout, s'est fait le dernier au milieu de nous, une créature. C'est cela que nous croyons et qui nous fait vivre encore aujourd'hui.