LA FÊTE DE LA COMMUNICATION

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a
Fête de la Toussaint – année C (mardi 1er novembre 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, qu’est-ce que la sainteté ? Que veut dire être saint ? On est généralement bien embêté pour répondre, d’une part parce que ce mot est tellement utilisé dans la Bible avec des sens différents, avec des images différentes et d’autre part, ce mot est tellement suspect dans notre sensibilité culturelle moderne, qu’on ne sait pas par quel bout l’attraper. Il y a évidemment un certain nombre de registres qui nous sont un peu familiers, mais ce n’est pas sûr que cela nous mette sur la bonne piste.

Le premier registre avec lequel nous essayons d’exprimer ce que peut être la sainteté, c’est celui du sanitaire, de l’hygiène et de la propreté. La sainteté est le fait d’être propre dans ses comportements, dans sa manière d’être. Par conséquent, ce qu’on se dit au premier moment, c’est : « Est-ce que là, je suis bien dans le comportement qui me garantit la santé, la vitalité, l’hygiène nécessaire pour ne pas être gêné dans l’appréciation que moi-même ou les autres portent sur moi ? » Il n’est pas sûr, même si nous vivons dans un monde où la hantise de respecter les règles de l’hygiène devient absolument centrale, que ce soit le bon moyen d’aborder le problème de la sainteté.

Le deuxième registre est celui de l’héroïsme : les saints sont tellement extraordinaires, fantastiques, courageux, forts, qu’ils endurent n’importe quoi pour passer au-dessus de la moyenne. Par conséquent, et cela a d’ailleurs duré très longtemps dans l’histoire de l’Église, on a présenté la sainteté comme un idéal héroïque. Le résultat, vous le savez, c’est que pour nous aujourd’hui, l’héroïsme, ça va un petit peu, mais pas trop. On considère quand même que nous ne sommes pas faits pour être des héros de la piété, de la gentillesse, en nous laissant marcher sur les pieds, en ne disant jamais rien quand on n’est pas content. Là encore, l’héroïsme n’est peut-être pas une très bonne façon de voir les choses, d’autant plus que le résultat le plus clair, c’est qu’à force d’exalter les héros des temps anciens, on se dit que dans le temps moderne on ne peut plus l’être. Donc, ce n’est pas sûr que ce soit la bonne image.

Dans le troisième registre, on a l’impression d’aborder les choses plus sérieusement. C’est le registre du sacré et de l’intouchable : quand on se réfère à la plupart des religions, le sacré, l’intouchable, c’est sur un terrain solide. C’est tellement solide que c’est intouchable, ça ne nous concerne donc qu’à moitié. L’intouchable, c’est le fait de ne pas vouloir prétendre à une certaine qualification religieuse, parce que c’est trop exigeant, c’est l’absolu, on risque de se brûler les ailes. Par conséquent, le sacré est cette présence brutale, massive, qui s’impose à vous et on reste bouche bée, on ne peut plus rien faire. On se dit que c’est comme avec l’orage, pourvu que ça ne nous tombe pas dessus ! Ici encore, le registre du sacré comme intouchable (vous vous souvenez peut-être, pour les plus anciens d’entre vous, il ne fallait pas toucher le calice, et il y a encore beaucoup de personnes qui pensent qu’il ne faut pas toucher le Corps du Christ avec sa main, comme si la langue était plus propre, mais c’est un autre problème !) reste très présent. Avec cela, on ne va pas très loin, ça consiste uniquement à définir, comme dans la plupart des religions, un domaine du profane, du familier dans lequel on vit tranquillement, puis un domaine du sacré, de l’intouchable : si vous franchissez la limite, vous êtes immédiatement frappés par la vengeance divine.

On pourrait continuer la liste parce que la sainteté se rencontre souvent, soit dans l’Ancien Testament, soit dans le Nouveau, soit aussi dans la plupart des religions, même si on n’utilise pas trop la notion de sainteté. C’est plutôt dans le monde judéo-chrétien qu’on l’utilise : on ne dit pas qu’un pape est sacré, on peut dire saint, mais sacré pour quelqu’un, ce n’est pas tout à fait le mot qu’il faut.

Où faut-il alors aller chercher dans notre manière, dans les réflexes de notre vie ordinaire et simple, le registre qui nous permet de penser la sainteté ? Je vais peut-être vous étonner, en voici un, vous en ferez ce que vous voudrez, vous réfléchirez tranquillement chez vous, mais cela va peut-être vous surprendre au départ. Pour approcher le problème du sacré, nous avons dans notre mentalité moderne quelque chose qui pourrait être très utile, et pourtant généralement méprisé, laissé pour compte et sans intérêt : c’est le domaine de la « communication ». Vous avez l’impression que je me moque un peu de vous mais réfléchissons-y vraiment : qu’est-ce que Dieu – le Dieu des juifs et des chrétiens – a voulu ?

Il n’a voulu qu’une chose : en créant le monde, Il a voulu que ce monde soit son partenaire. Dès la création, le premier geste, la première intention de Dieu, ce fut de constituer des êtres qui soient ses vis-à-vis et qu’ils puissent entrer en relation avec Lui. C’est tellement extraordinaire que, quand on y pense, le Paradis est le lieu de la communion entre Dieu et les hommes. Quand Il a créé, Dieu se dit : « Tiens, Je vais passer une soirée avec Adam et Ève ». Il a une mauvaise surprise puisqu’ils ont fait des bêtises, mais il n’empêche que Dieu a considéré que le lieu humain par excellence, où Il voulait que l’homme soit le plus homme possible, c’était le lieu où Il allait le rencontrer et lui partager ses pensées, ses projets et tout ce qu’Il voulait réaliser avec lui. Dès la création donc, même pas obligé d’attendre le péché ou la Rédemption, dès la création, Dieu veut que tout ce qui est créé, sans exception – Dieu a tout créé –, le soit pour être en acte de communication avec Lui. C’est pour cela que quand on chante des psaumes : « Vous le soleil et la lune bénissez le Seigneur, et vous les astres du ciel, bénissez le Seigneur, montagnes et collines, bénissez le Seigneur », on se dit c’est de la littérature pour amuser les foules au Temple… Non, ça signifie : « Vous, toutes les créatures, vous êtes en acte de communication avec Dieu parce que Dieu a voulu vous créer pour que vous soyez ses vis-à-vis ».

Cette communion, cette communication, va se passer à plusieurs niveaux. Il est certain que les bactéries et les différentes bestioles qui vivent dans la mer ont un peu moins de communication avec Dieu que les humains, mais c’est le même principe : le principe même de la création, c’est non seulement faire que quelqu’un soit en vis-à-vis – ce que nous admettons volontiers parce qu’à ce moment-là, on dit que Dieu a fabriqué des choses donc c’est un excellent artisan –, mais encore se poser les questions : pourquoi les a-t-Il fabriquées ? Pourquoi sommes-nous créés ? Nous le sommes parce que nous sommes faits pour communiquer avec Dieu. Comment cela est-il possible ? C’est là où peut-être tout se joue. C’est possible parce que Dieu a voulu que dans l’acte créateur lui-même, dans le fait de constituer un vis-à-vis, Il mette dans la créature qui est en face de Lui, la capacité de rayonner, de manifester des liens, de construire une histoire, de se déployer à travers le temps.

Aucune créature ne peut vivre complètement fermée sur elle-même, c’est un faux rêve de l’homme de se dire que l’idéal serait d’être une espèce de créature totalement autosuffisante dans un pur dialogue de soi-même avec soi-même : ce n’est pas le projet de Dieu. Son projet est de faire qu’en nous créant, en nous constituant en vis-à-vis, Il nous constitue en même temps comme capables de réponse. C’est la merveilleuse intuition de saint Augustin dans le début de son plus beau livre, où il raconte sa vie : « Tu nous a faits pour Toi, Seigneur ». Il n’y a pas de formulation aussi simple, aussi géniale de la Création, c'est-à-dire nous constituer comme vis-à-vis, comme capables de communication avec Dieu.

Or, qu’est-ce que Dieu fait quand Il nous donne la capacité de communiquer ? Il nous partage la capacité qui est la plus profonde en Lui-même : Il est Dieu Père, c'est-à-dire capable de communiquer avec un Fils dans l’Esprit Saint. Le mystère de Dieu, pardonnez-moi l’expression, vous allez peut-être me trouver blasphématoire, le mystère de Dieu est un mystère de « com ». Le fait qu’en Dieu, il y ait cette communication du Père et du Fils dans l’Esprit, ne réduit en rien l’Unité unique de Dieu. Dès le départ, ce que Dieu a voulu, c’est que ce que le Père est, Il puisse le donner à son Fils et ce que le Fils est, Il puisse le partager avec le Père dans l’Esprit Saint.

Autrement dit, la vraie sainteté se manifeste dans cet acte d’être là pour quelqu’un. Pensez, frères et sœurs, de la façon la plus simple et la plus normale à tous les actes dans lesquels le fait d’être en communication avec quelqu’un vous met en réalité devant le mystère de l’autre qui est en face de vous et où vous acceptez que votre propre cœur soit en relation avec celui ou celle que vous aimez : il n’y a rien de plus grand au plan humain. Comment essayer de comprendre cela ? Nous n’en savons rien. Pourquoi l’homme est-il un communiquant ? De la façon la plus profonde et la plus essentielle possible, au sens où ce qu’il a de plus intime qui le constitue puisse être mobilisé pour être en face de quelqu’un et échanger, il n’y a qu’une réponse : c’est celle du Christ quand Il parle aux foules : « Heureux, bienheureux, bienheureux les pauvres », c'est-à-dire bienheureux ceux qui ont éprouvé ce besoin d’être en face de quelqu’un, de partager avec celui-là ou celle-là, le plus profond, le plus essentiel, de son cœur : c’est la sainteté.

Alors on pourra toujours dire que cette communication, cette capacité de communication, nous nous en servons mal. Nous sommes tous en-deçà de ce qu’il faudrait faire, c’est clair, mais le fonctionnement est vrai. Et quand on fête la fête de tous les saints (c’est pour cela que dans le texte de l’Apocalypse qu’on a lu tout à l’heure, ils sont 144 000, c'est-à-dire que la communication de Dieu et de l’homme est illimitée), là où précisément le monde ancien pensait vraiment que pour que Dieu soit heureux, il fallait surtout qu’Il ne s’occupe pas de nous parce que cela faisait trop de tracas ou trop de soucis, les chrétiens ont dit : l’homme a cru que Dieu l’aimait.

Nous sommes là et on en est toujours là. C’est peut-être difficile à certains moments de réaliser cet acte d’accueillir la communication de Dieu avec nous, mais cela n’empêche qu’il n’y a pas d’autre chemin de sainteté. À ce moment-là d’ailleurs, c’est ce qui fait que la sainteté est quelque chose de si grand, on comprend qu’avec tout nous-mêmes, pas simplement avec le petit personnage de sainte Nitouche que nous pouvons nous imaginer, avec tout nous-mêmes, nous sommes capables d’entrer en relation ou avec Dieu ou avec nos frères. Là, c’est la sainteté. C’est pour cela que les chrétiens, dès le début, saint Paul, quand il fondait une communauté, les appelait « les saints qui sont à Corinthe, les saints qui sont à Éphèse, les saints qui sont à Philippes » ! Cela voulait dire qu’à partir du moment où ils acceptaient que Dieu entre en communication avec eux et que du plus profond de Lui-même Il leur révélait ce qu’ils étaient au plus profond d’eux-mêmes, la sainteté était là.

Alors après, on a voulu codifier, on a voulu bien ordonner, c’est pour cela que je vous parlais de prescriptions parfois un tout petit peu hygiéniques ou sanitaires, mais sur le fond du problème, tout repose là-dessus.

Frères et sœurs, quand on y pense, c’est une chose extraordinaire que Dieu ait voulu cela. Dans aucune autre religion, Dieu n’a envie d’entrer en communication avec l’homme. Même dans l’Islam où on dit « Dieu est le Miséricordieux ». Que veut dire « le Miséricordieux » ? Cela veut dire : Il voit notre misère mais cela ne l’intéresse pas. La preuve, c’est que quand on meurt, en bon membre de la communauté de l’Oumma, on ne va pas voir Dieu, on va au Paradis avec des plantes, des jardins et des jeunes filles sympathiques, mais ce n’est pas la communication avec Dieu.

Donc frères et sœurs, on est là véritablement devant la fine pointe de l’originalité de notre foi en Dieu. C’est pour cela que quand on dit : « Je crois en Dieu », le mot croire n’est pas simplement « j’accepte que », c’est le fait de « croire que ». C’est le fait d’accepter que dans le fait même de me mettre en relation de foi et de confiance, c’est la révélation mutuelle, pour Dieu vis-à-vis de nous, et nous vis-à-vis de Dieu, de ce que nous sommes et de ce à quoi nous sommes destinés avec Lui et pour Lui. Amen.