L'ÉGLISE TELLE QUE DIEU LA VEUT

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Fête de la Toussaint – année B (Lundi 1er novembre 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Je vis une foule immense que nul ne pouvait dénombrer ».

Frères et sœurs, c’est ce que nous avons entendu tout à l’heure. Le Paradis – ou le Royaume de Dieu – sera un lieu de surpopulation : plus de neuf milliards d’habitants parce qu’on ne peut dénombrer tous ceux qui seront rassemblés par le salut de Dieu. Le salut de Dieu étant illimité, infini et sans mesure, on comprend qu’il y ait beaucoup de monde au Paradis. C’est pour cela que les peintres se sont déchaînés à peindre d’énormes amphithéâtres où il y a non seulement toute l’assemblée des anges (sans doute encore plus nombreux que nous) mais aussi toute l’assemblée de l’humanité en train de se promener dans des prés avec de jolies petites fleurs surtout quand ce sont les Flamands qui peignent le Paradis, avec des lions et des tigres d’une gentillesse confondante, des scorpions qui ne piquent plus, les guêpes et les frelons non plus, bref dans un monde très heureux, joyeux et paisible où chacun goûte le bonheur sans aucun problème.

On peut certes le croire en se ralliant à cette vision idyllique du bonheur éternel. Mais, actuellement, une telle vision passe un peu moins. Je n’ai pas entendu beaucoup de prêtres ou d’évêques prêcher sur le Paradis et je les comprends car il n’y a pas beaucoup de renseignements précis et il est donc inutile de s’épancher sur l’inconnu. Surtout, pour nous représenter actuellement ce qu’est le Paradis après ce qui se passe dans l’Eglise, dire que nous allons être une foule innombrable que nul ne pourrait compter, ça voudrait dire qu’il y aurait tous les pédocriminels, prêtres ou laïcs, tous ceux qui ont fait des horreurs et qui se faufileront dans la foule pour poursuivre leurs forfaits en se disant qu’ils sont pardonnés ! Il y a là quelque chose d’un peu dissonant. Croire que le Paradis existe, oui ! Mais qu’est-ce que ça va être ? Une société dans laquelle tout le monde est pour ainsi dire anesthésié, aussi bien ceux qui ont les pulsions les plus criminelles que les autres pour ne plus voir ? Comme dans l’expression "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil" où la vision du Paradis, Royaume est simplement une espèce de projection plus ou moins idéalisée, sans consistance car dans ce Paradis-là, il ne faut plus que les gens aient de liberté car si on leur rend la liberté, vu la manière dont ils s’en sont servis sur la Terre, autant ne pas les laisser agir à leur guise.

En fêtant la Toussaint, il s’agit de savoir quelle réalité du mystère nous fêtons. Si c’est simplement comme une certaine idéologie catholique du progrès nous le laisse entendre, croire que finalement tout va s’arranger, permettez-moi d’en douter ! Ce que l’on voit au fil de l’histoire ne montre pas qu’il y a eu beaucoup d’améliorations depuis que le christianisme existe. On a plutôt l’impression que ça éclate de tous les côtés et que rien ne va plus. On peut certes se consoler en disant que Dieu, grand magicien, va nous transformer en disciples parfaits et dociles.

En réalité, croire au Paradis, au Royaume de Dieu ou à ce que parfois on appelle l’Eglise glorieuse, c’est très difficile car on a toujours besoin, pour comprendre quelque chose, de projeter ce que l’on voit dans une réalité à venir. Saint Augustin disait : « Dieu ne nous voit pas tels que nous sommes mais tels qu’Il veut que nous devenions ». Comme dirait de Gaulle : « Vaste programme ! ». Dieu peut-Il vraiment nous transformer au Paradis quand on connaît tout le lourd passif qu’il y a derrière ? Et pourtant, nous n’avons pas d’autre espoir que le salut de l’humanité dans le Royaume de Dieu.

Que faut-il croire lorsque nous célébrons la sainteté de tous les élus ? La liturgie a pris soin de faire le tri entre ceux qui sont bien, ceux qui le sont moins et le résidu que l’on envoie en enfer. Mais il faut bien reconnaître que notre manière d’envisager notre avenir a pris du plomb dans l’aile (c’est le cas de le dire si nous devenons des anges). On n’est pas très aidé dans une telle situation. On célèbre l’Eglise, la sainteté, tous les saints mais que veut-on dire ?

Je crois, frères et sœurs, qu’il nous faut beaucoup de discernement car depuis environ un siècle, il y a eu un véritable renouveau dans la manière de penser le peuple de Dieu. Nous devons cela à un certain nombre de théologiens très courageux qui ont reçu d’innombrables coups de crosse sur la tête et qui doivent là-haut avoir des bosses. Ces théologiens nous ont dit que le peuple de Dieu, c’était ceux que Dieu avait sauvés, marqués par sa grâce. Ce peuple était actuellement présent sur la Terre mais appelé à entrer dans la béatitude, le bonheur, dans la plénitude de l’amour de Dieu. Donc, l’Eglise – du point de vue de la compréhension de ce qu’elle est – s’est enrichie du fait qu’elle était à la fois la communion de tous les saints du ciel – l’Eglise Glorieuse – et de ceux qui, ici-bas, luttent et se battent sur la Terre pour rester fidèles à l’amour de Dieu, l’Eglise militante. Le mystère de l’Eglise est pour l’essentiel le fait que Dieu, le Christ, à travers la parole des apôtres diffusée de siècles en siècles, essaie de proclamer la joie du salut et de la communiquer à tous ceux qui ne la connaissent pas.

Ceci dit, il y a quand même un problème : de nos jours, l’Eglise est souvent très loin de correspondre à cette manière de penser. Si l’Eglise était simplement la continuité entre ce qu’il y a maintenant et ce qu’il y aura plus tard, on aurait du mal à le démontrer. Et même si on nous le démontrait, on resterait assez sceptique. Est-ce que, sous prétexte que le bon larron sur la croix s’est repenti, tous les repentis vont aller là-haut ? Il y a quand même beaucoup de gens que l’on n’aimerait pas voir assis à nos côtés sur un strapontin céleste. C’est de la lucidité tout simplement. Cette humanité que nous voyons n’est pas tellement brillante. Par ailleurs, quand en plus on s’aperçoit que cette humanité est non seulement celle qui a suivi Lénine, Staline, Mao-Tsé-Toung, Hitler et tous les petits roitelets de l’idéologie contemporaine mais aussi ceux qui sont dans l’Eglise, je vous laisse deviner le problème. Que fêtons-nous ? Une sorte d’amnistie générale, tout ira bien, c’est fini, on n’en parle plus ? Il essuiera toute larme de nos yeux ? Comme si Dieu n’avait que çà à faire… On n’a pas envie de partager la joie du ciel avec ces personnes-là…

C’est là où nous devons faire preuve d’un peu de lucidité et de finesse. Que l’Eglise soit appelée à entrer dans le Royaume de Dieu au moment où nous entrons par le mystère de la mort dans une existence nouvelle, si on ne le croit pas, on peut quitter l’église et aller au bistrot. C’est plus simple et plus naturel. Mais c’est plus compliqué que cela. Je prends un exemple très simple mais qui en dit long : depuis qu’a été publié le rapport de la C.I.A.S.E (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise), Messieurs les évêques se donnent le luxe de nous exhorter à la télévision, de nous dire qu’ils vont faire tout ce qu’ils peuvent pour améliorer les choses. Mais le Royaume de Dieu sera-t-il simplement le résultat de l’amélioration par les évêques de l’état catastrophique dans lequel se trouve la communauté de l’Eglise ? Je lisais tout récemment une exhortation pour nous préparer à la conférence de Lourdes qui, selon ce qu’on dit, devrait être un moment pivot dans la mise en œuvre du rapport de la C.I.A.S.E. On y lit que « le gros sujet de travail sera le rapport de la C.I.A.S.E avec ses recommandations. Les évêques y consacreront trois jours et demi ». Un temps aussi court pour régler soixante-dix ans d’horreurs, il faut être assez doué car à mon avis, cela ne suffira pas. Et ce qui est extraordinaire est que l’on nous dit que c’est toute l’Eglise qui est concernée et appelée à se réformer. Je tombe des nues car pourquoi une telle généralisation ? Ce n’est pas toute l’Eglise qu’il faut réformer mais l’Eglise telle qu’on l’a façonnée depuis des décennies. Qu’est-ce que c’est que ce sophisme qui consiste à nous faire croire que l’Eglise actuelle est toute l’Eglise ? Ce qui est à réformer, c’est l’Eglise présente, celle que depuis soixante-dix ans au moins d’erreurs et de négligences, on a petit à petit réduite au silence en demandant de se taire pour éviter le scandale par rapport aux prêtres pédocriminels, cette Eglise dans laquelle on a demandé aux victimes de ne pas parler. Et c’est seulement depuis un mois que les victimes ont enfin pu avoir une parole publique officielle grâce à la C.I.A.S.E. Qu’est-ce que c’est que cette Eglise qui à certains moments cache encore des prêtres pédocriminels ! Est-ce cela qu’il faut réformer ? Si c’est le cas, on souhaite bonne chance aux évêques mais une réforme suffira-t-elle ? En tout cas, il s’agit de ne pas confondre cette Eglise-là à réformer avec toute l’Eglise. L’Eglise qui est le Royaume de Dieu est une foule innombrable, c’est heureusement bien plus que l’Eglise dirigée par tous les évêques du monde. Quand aujourd’hui on nous dit que les évêques ne sont pas seuls pour y réfléchir et que de nombreux fidèles sont présents à leurs côtés en ajoutant : « l’heure est grave : afin que nous parvenions à des décisions et des orientations pour réformer ce qui doit l’être dans notre institution ecclésiale, je vous invite à soutenir par la prière ». Il ne reste en effet plus que çà.

Sur la base de qui a été écrit dans le rapport de la C.I.A.S.E et qui est vrai, même si de temps en temps La Croix – la Pravda officielle du catholicisme français – met en doute la fiabilité des chiffres, comme si c’était la question, le problème est que nous sommes devant quelque chose de monstrueux, d’inadmissible et qui est effectivement l’Eglise telle qu’elle se présente aujourd’hui hélas sous nos yeux. Mais dire que cette réalité-là est toute l’Eglise, c’est un horrible sophisme dont on s’étonne que les évêques ne s’en aperçoivent pas. Ils ne peuvent pas nous dire qu’ils vont réformer toute l’Eglise et encore moins que nous devons tous nous réformer au motif qu’il y a eu des milliers de prêtres pédocriminels. Si nous fêtons la Toussaint aujourd’hui, c’est pour dire que l’Eglise heureusement n’est pas réductible à l’Eglise telle qu’elle est maintenant. En effet, l’Eglise n’est pas simplement le résultat historique de soixante-dix ans d’erreurs, de lâchetés, de traîtrises et de complicités. Quelle que soit la situation, l’Eglise à laquelle nous croyons n’est pas réductible à l’Eglise que nous voyons. Nous mettre tous dans le même panier n’est pas acceptable. Par conséquent on n’a pas le droit – comme l’a recommandé la C.I.A.S.E – de demander aux fidèles de dédommager les victimes. Il appartient aux criminels de dédommager les victimes. Il ne faut pas noyer le poisson en prétendant que nous sommes tous complices car nous n’avons pas voulu ça. On ne nous en a pas parlé et quand on commence à en parler, on nous demande de ne pas en parler. Si l’Eglise d’aujourd’hui est à réformer, d’une part, il faut savoir d’où çà vient, d’autre part, il faut prendre les vraies mesures qui consistent à ne pas culpabiliser tout le monde. Sinon, c’en est fichu de la sainteté de l’Eglise. On ne peut pas sous prétexte que du mal s’est accompli dans l’Eglise, en déduire que toute l’Eglise est responsable. Ce serait d’une injustice et d’une lâcheté incroyables. Si les évêques sont à Lourdes, qu’ils voient d’abord ce qu’eux ont permis, couvert ou caché. Qu’ils voient l’omerta dans toutes ces affaires et après on verra ce qu’il faut réformer, mais qu’on ne parle pas tout de suite de réformer toute l’Eglise. L’Eglise présente n’est heureusement pas toute l’Eglise.

Il y a, dans l’histoire de la théologie, un moment où Luther a dit qu’il fallait distinguer entre l’Eglise visible et l’Eglise invisible. On a immédiatement réagi en disant que Luther racontait des bêtises mais, finalement dans des situations comme la nôtre, qu’il y ait une Eglise invisible, au ciel ou ici-bas sur la Terre, Luther sur ce point-là avait raison. Il voulait simplement dire que l’Eglise n’était pas réductible à ce qu’on en voyait et qu’il ne fallait pas identifier ce qu’on voit de l’Eglise à la nature même, à l’essence même de l’Eglise.

Frères et sœurs, c’est pour cela qu’aujourd’hui nous sommes ici, pour fêter la Toussaint. C’est la fête de l’Eglise telle que Dieu la veut. Vous me direz qu’il s’est bien trompé car peut-on dire que l’Eglise est telle que Dieu la veut ? Quand on pense que ce sont ceux-là même qui ont menti, caché, partagé une omerta absolument invraisemblable, qui disent qu’ils vont réformer, on peut se poser des questions. On ne va pas les empêcher de le faire ! Mais demande-t-on à ceux qui ont commis un forfait d’être les juges de leurs propres fautes ? En tout cas, quand la C.I.A.S.E a parlé, elle n’a pas parlé au nom des évêques mais au nom des victimes, pour dire ce que les criminels avaient fait.

La fête de la Toussaint n’est pas une fête pour nous échapper vers une sorte de royaume illusoire dans lequel tout va bien, le crime a été dénoncé et l’Eglise va continuer comme avant… On ne peut pas se contenter de cela. Il faut que l’Eglise reconnaisse que l’état dans lequel elle se trouve est dû à l’attitude d’un certain nombre de responsables, mais elle ne doit pas identifier cette Eglise-là en laissant croire que tout le monde est comme ça et que cette Eglise-là serait toute l’Eglise.

Au fond, la fête de la Toussaint est une fête sur le discernement, sur l’intelligence même de la foi, qui nous aide à lire l’Eglise. Heureusement que l’on fête la Toussaint, car c’est notre dernier point d’accroche, c’est la dernière prise comme quand on grimpe sur les falaises de la Sainte-Victoire et il ne faut pas que nos doigts lâchent.

Frères et sœurs, demandons à Dieu qu’à travers le mystère de la Toussaint – c’est-à-dire à travers l’Eglise telle que Dieu l’a voulue et telle qu’Il a commencé à la réaliser avec ceux qui sont auprès de Lui – nous soyons nous aussi de véritables disciples et que nous commencions à faire que la première tâche de l’Eglise, quel que soit le niveau de nos responsabilités, soit d’abord d’être le lieu même de la manifestation de la vérité et de la distinction du bien et du mal.