LA FETE DE LA LIBERTE
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a
Fête de la Toussaint – année A (1er novembre 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Je sais bien que vous allez dire qu’une fois de plus, j'ai l'esprit de contradiction mais tant pis, je veux faire aujourd'hui dans cette église, l’éloge de la caricature et des caricaturistes. Je vais d’abord faire cet éloge parce que je crois vraiment que la grande tradition catholique fourmille de caricaturistes. Comment pouvez-vous imaginer qu’un Michel-Ange ait organisé l'ensemble pictural de la Chapelle Sixtine avec trois cents nus masculins et féminins et surtout comment pouvez-vous imaginer que les papes aient tenu ferme pour élire dans tous les conclaves les papes sous ce flot de nudités ? Si ce n’est pas de l’humour et de la caricature, je veux être pendu. Quand Michel-Ange a fini son chef-d’œuvre, il y avait une armée de cardinaux qui protestaient et qui voulaient qu'on supprime les fresques et les papes ont tenu bon. C’était déjà le premier symptôme de l’infaillibilité pontificale.
Frères et sœurs, Michel-Ange n'est pas le seul car il y a par bonheur un génial caricaturiste qui n’avait pas le coup de crayon de tous ceux que nous connaissons, mais qui avait le don de la caricature, dans une grande tradition d’ailleurs, suivant Huysmans, ce plus grand caricaturiste moderne de l'Eglise catholique, c'est Georges Bernanos. Je dois à un paroissien de m'avoir éveillé à cette merveilleuse réalité ce matin quand il est venu pour s'occuper des gens qui avaient besoin de café le matin.
Georges Bernanos a été le plus grand et impitoyable caricaturiste de l'Eglise durant toute sa vie. Certains d'entre vous ont entendu la conférence sur sainte Jeanne d'Arc de Bernanos qui est extraordinaire et caricature vraiment l'attitude de l'Eglise. D'ailleurs il n'avait pas besoin de se forcer parce que la position de l'Eglise était parfaitement caricaturale. Mais plus tard, il a écrit un texte magnifique où on n’irait jamais chercher un éloge de la caricature alors que c'est un très grand éloge de la caricature. Ce texte s'appelle « Nos amis les saints ».
Ce texte est un éloge indirect mais clair de ce qu'est la possibilité de la caricature, non seulement hors de l'Eglise mais dans l'Eglise, non seulement pour défendre l'Eglise mais aussi pour lui dire ses quatre vérités. Au fond il ne faut pas barguigner avec cela. La caricature n'est pas un procédé immoral, c'est un procédé où l’on fait la dénonciation de l'outrance de ce qui n'est pas vrai, de ce qui est hypocrite, de ce qui est faux, de ce qui est violent, de ce qui est inadmissible. Il ne faut pas prendre la caricature comme le simple fait d'abuser d'un certain nombre de données sexuelles, érotiques ou tout ce que vous voudrez, cela est vraiment négligeable. L'intention du caricaturiste consiste à dire que quelque chose ne peut pas fonctionner d’une certaine façon. Toute sa vie, Bernanos a été un caricaturiste littéraire. Il est vrai que l’écrit attire moins de gens que le dessin, donc le succès a été moindre, et même s'il a vécu pendant plusieurs années en Afrique du Nord, Bernanos n'a pas été embêté pour ses écrits.
C'est la vérité même qui est en cause. Il ne faut pas croire que la vérité est uniquement dans les traités de théologie. Je dirais même qu’il ne faut pas croire que la vérité est uniquement dans les déclarations des autorités. J'en veux pour preuve, et j’en suis consterné, que le successeur sur le siège de Toulouse de Mgr Saliège (il y en a pour qui cela doit dire quelque chose) s'est fendu d'une déclaration pour dire qu'il ne fallait pas attaquer la religion avec des caricatures. Mgr Saliège doit se remuer dans sa tombe, ce n’est pas possible, qu'a-t-on fait pour lui trouver un successeur pareil ?
Bernanos a donc écrit ce texte admirable, « Nos amis les saints ». C 'est un texte fantastique, le plus beau texte que je connaisse sur la sainteté. Parlant des saints, il écrit : « Ces grandes destinées échappent plus que toutes les autres à n'importe quel déterminisme, [il n'y a pas de kolkhozes pour faire des saints selon la doctrine de Lénine, cela n'existe pas, cela fait des abrutis et des esclaves et des valets du prolétariat mais ça ne fait pas des saints] elles rayonnent, elles resplendissent d'une éclatante liberté ».
Liberté ! Mettez le contenu que vous voudrez : la devise trinitaire de la République française ou la liberté selon les grands théologiens Augustin et Thomas d’Aquin. La liberté ! Pour Bernanos le signe, la condition de la sainteté, c'est la liberté. Il a raison et je regrette que dans l'Eglise actuellement, il n'y ait pas un sursaut pour dire que la liberté quelle qu'elle soit est la condition que Dieu veut pour que nous soyons ses disciples et suivions ce qu’Il nous a donné.
Je vais citer quelques textes en les commentant légèrement mais je crois que cela se comprend tout seul. Il commence par dire que l'homme est l'homme non pas tel que le comprend la science, la technique mais il comprenait qu’il y avait un projet totalitaire dont il venait de voir la réalisation et qui avait d'ailleurs échoué – le nazisme. Il dit que la sainteté ne peut pas être le fruit de la science ou de la manipulation des gens d'une façon ou d'une autre. Il se demande si ce sont les miracles. Pas davantage, et là cela devient intéressant parce qu’un auteur chrétien qui commence à déboulonner la théologie du miracle, cela mérite quand même une certaine attention. C’est une théologie du miracle extrêmement belle : « Si Dieu avait voulu nous gagner par des miracles, Il ne s’en serait certainement pas tenu à celui de Cana, ou même à la résurrection de Lazare. Il ne lui en eût rien coûté de s’imposer par des prodiges beaucoup plus extraordinaires, cosmiques. Au lieu que ce que les saints Évangiles nous rapportent des phénomènes qui ont marqué la mort du Sauveur, le soleil qui s’obscurcit, le voile du Temple qui se déchire, la terre qui tremble, sont bien peu de chose comparés aux effets de la bombe de Hiroshima ». Vouloir absolument défendre Dieu parce qu'Il fait des miracles ? Il aurait pu se fouler un peu plus parce qu’en matière de miracles, déplacer le soleil ou faire une éclipse au moment sa mort, c'est gentil mais cela n’a rien changé du point de vue de la méchanceté des hommes. Donc exit le miracle.
Mais alors, qu'a-t-Il voulu ? « Mais allons plus loin, réfléchissons encore un peu. Pourquoi nous regagner en forçant notre volonté par des miracles ? » Combien de gens aujourd'hui ont besoin de croire aux miracles ? Bernanos dit que « contrainte pour contrainte, il eût été tellement plus facile de ne jamais nous perdre en accordant une fois pour toute la volonté humaine à la volonté divine ». Le vrai miracle eût été d'accorder parfaitement la volonté, la vie, l'action humaine à la volonté divine pour que nous soyons tous des horloges et des automates. A ce moment-là nous aurions été accordés « comme une planète qui tourne autour de son soleil ».
Pour beaucoup de gens, c'est cela la religion. « C’est que Dieu n'a pas voulu nous faire irresponsables, je veux dire incapables d'amour, car il n'y a pas de responsabilité sans liberté et l'amour est un choix libre où il n'est rien ». Je n’ai pas beaucoup rencontré cela dans les encycliques récentes. « L'amour est un choix libre ou il n’est rien ».
Frères et sœurs, voilà qui justifie même les bêtises que les hommes peuvent faire : « l'amour est un choix libre ou il n'est rien ». Cela continue parce qu’après avoir dit que la liberté était une chose tout à fait spéciale, il se demande ce qui fait la qualité même de l'homme, ce qui fait qu'il peut devenir saint.
C’est simple : « S’il est vrai que nous sommes créés à l’image de Dieu, comment mépriserions-nous une des plus hautes facultés de l’homme [l’intelligence] ? Vous me répondrez que sans la mépriser, je viens de la déclarer impuissante. Non pas impuissante à tirer parti de la création, mais incapable d’en pénétrer le sens ». Même l'intelligence est soumise à critique. Une intelligence qui se croit uniquement critique à partir d'elle-même est encore soumise à critique et on peut la critiquer. C 'est un propos très catholique mais qu'on n’entend pas souvent.
Alors continuons l'itinéraire : comment cela se fait-il qu’il y a des saints ? Il dit que s’il y a tant de souffrance et tant de mal dans le monde c'est l'argument essentiel des athées contre Dieu. Mais il ajoute : « Le scandale de l'univers [de l'univers créé] n'est pas la souffrance, c'est la liberté ». Nous vivons comme chrétiens, comme croyants, interrogés sans cesse par le scandale de la liberté. Il n'y a pas d'autre scandale et il ajoute : « Dieu a fait libre sa création. Voilà le scandale des scandales, car tous les autres scandales procèdent de lui. Oh ! Je sais bien, nous paraissons ici être en pleine métaphysique. Que voulez-vous que j’y fasse ? Si je me fais mal comprendre de quelques-uns d'entre vous, c'est que je me serai mal expliqué, voilà tout ». Et il prend l’exemple d’un homme perdu dans le désert et qui tout à coup se rend compte que sa situation est scandaleuse. Il s'aperçoit qu'une seule chose lui reste, sa liberté. Il prend aussi l'exemple scandaleux d'une maman qui voit son enfant mourir. Elle est en face du scandale et ce scandale est celui de la liberté : comment vais-je réagir ? « Oui, au moment où cet homme, cette femme acceptaient leur destin, s’acceptaient eux-mêmes, humblement le mystère de la Création s’accomplissait en eux… »
Il n'y a pas d'autre lieu créateur de la part de Dieu que la liberté humaine. C'est pour cela qu'elle est indéterminée, qu'elle est appelée à aller jusqu'au bout. […] « tandis qu’ils couraient ainsi sans le savoir tout le risque de leur conduite humaine, se réalisaient pleinement dans la charité du Christ, devenant eux-mêmes, selon la parole de saint Paul, d’autres Christ. Bref, ils étaient des saints ». Et il ajoute, avis aux amateurs, pour expliquer la damnation : « La damnation ne serait-elle pas de se découvrir trop tard, beaucoup trop tard, après la mort, une âme absolument inutilisée », une âme qui a uniquement pataugé dans le déterminisme constatant que je suis comme cela, je n’y peux rien.
Donc, une âme qui a nié sa liberté et cette âme « encore soigneusement pliée en quatre, et gâtée comme certaines soies précieuses, faute d'usage ». Au fond, l'enfer sent la naphtaline. C'est pour cela que c'est ennuyeux l'enfer, ça sent la naphtaline. Tout est bien rangé, tout est bien plié, toutes les âmes sont en ordre, elles n'ont rien à dire, elles n'ont jamais rien fait, elles n’ont jamais pensé, elles n'ont jamais agi. « Quiconque se sert de son âme, si maladroitement qu'on le suppose, participe aussitôt à la vie universelle, s'accorde à son rythme immense, entre de plain-pied, du même coup, dans cette communion des saints qui est celle de tous les hommes de bonne volonté auxquels fut promise la paix, cette sainte Eglise invisible dont nous savons qu'elle compte des païens, des hérétiques, des schismatiques ou des incroyants, dont Dieu seul sait les noms ».
Une Eglise n'est pas faite uniquement de gens fréquentables dont l'âme est pliée en quatre dans de la soie et de la naphtaline. Il ajoute ceci : « Oui, on regrette qu'un cardinal soit reconnaissable de si loin à sa belle cape écarlate tandis qu'un saint, de son vivant, ne se distingue par aucun détail vestimentaire ». (Avis aux fanas de la tenue du clergyman qui est d'ailleurs d'origine anglicane.) Il ajoute que si c'est cela le scandale de la liberté, la liberté qui est le cœur de l'Eglise et qui est aussi le cœur du monde car de ce point de vue nous sommes tous logés à la même enseigne, on peut se révolter, on peut dire qu’Il a mal fait le monde. Et Bernanos nous dit que c'est le raisonnement de quelqu'un qui a déjà au moins deux ou trois plis de naphtaline dans l'âme. « C'est bien joli de dire : "J'aimerais mieux voir autre chose que ce que je vois" ». Combien de gens sont capables de refaire le monde tous les jours et qui ne se doutent même pas que c'est inutile, le monde est ce qu'il est. « Oh ! Bien sûr si le monde était le chef-d'œuvre d'un architecte soucieux de symétrie, ou d'un professeur de logique, d'un Dieu déiste [le dieu horloger de Voltaire, directement hérité de Genève], l’Eglise offrirait le spectacle de la perfection, de l'ordre, la sainteté y serait le premier privilège du commandement, chaque grade dans la hiérarchie correspondant à un grade supérieur de sainteté ». D'ailleurs les papes n'ont pas hésité à se faire appeler « Sa Sainteté », même les Borgia. « Allons ! Vous voudriez d'une Eglise telle que celle-ci ? Vous vous y sentiriez à l'aise ? Laissez-moi rire, loin de vous sentir à l'aise, vous resteriez au seuil de cette Congrégation de surhommes ».
C’est écrit en 1947 et c'est la vérité. C’est la vérité de la sainteté. Evidemment Bernanos n'avait pas du tout envie de s'attaquer à d'autres problèmes comme l’inter-religieux mais il faut dire que c'est la préface à toute discussion sur le problème de l'identité religieuse et donc pour nous de la sainteté.
Frères et sœurs je crois qu’aujourd'hui, nous avons à savoir réagir avec liberté. Nous vivons sur un scandale, nous souffrons le scandale, il nous est imposé, oui c'est vrai, mais il n’y a qu’une chose qu'on ne peut pas nous retirer, c'est notre liberté. Ce sont les martyrs des premiers siècles qui l'ont inventée et toutes les générations de martyrs par la suite ont eu la liberté d'esprit de résister à toutes les contraintes, parce qu'ils avaient la liberté. Que cette fête de la Toussaint soit vraiment en réalité, en vérité, la fête de notre liberté. Il n'y a pas d'autre fête.