QUEL PROGRAMME ? POUR NOUS, C’EST LE BONHEUR 

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année B (1er novembre 2015)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Chère Quitterie, chers Mayeul et Augustin, – et toi aussi cher Gonzague qui vas recevoir pour la première fois le Corps et le Sang du Christ –, c’est à vous, mais surtout aux trois baptisés que je voudrais m’adresser au nom de toute l’assemblée qui vous entoure.

C’est un peu comme si  nous vous écrivions aujourd’hui une lettre que vous relirez quand vous aurez vingt ans. J’espère que vos parents n’oublieront  pas de vous la transmettre. Dans cette lettre, voilà ce qui me semble essentiel de vous dire.

Si vous êtes dans cette église aujourd’hui, ce n’est pas parce que nous vous proposons un programme mais parce que nous vous proposons, avec Dieu, un avenir. C’est toute la différence. La société ne cesse pas de proposer des programmes : dans les entreprises pour améliorer la production, dans les différents ministères et notamment celui de l’Éducation nationale où avec un sourire carnassier une ministre nous propose sans arrêt de nouveaux programmes mais de moins en moins d’avenir. Les programmes, ce sont des constru­ctions humaines, ce sont des projets, ce sont des idées. Et quand on propose à quelqu’un un programme, nous n’attendons de lui qu’une chose, la docilité. Il faut qu’il exécute, étape après étape, tous les points du programme. Et aujourd’hui, nous sommes dans une société de plus en plus organisée, une société de plus en plus “programmée”. Au début, on croyait que c’était nous qui program­mions les ordinateurs, maintenant ce sont les ordinateurs qui nous programment ... Nous sommes préprogrammés, nous sommes tous des handicapés et des victimes de la programmation. Alors certains y trouvent un plaisir fou pour une raison un peu triste : quand tout est programmé, il n’y a plus aucun besoin de penser, ce qui, hélas, arrange beaucoup de monde.

Or précisément, ce n’est pas cela que nous voulons pour vous, Augustin, Mayeul et Quitterie, et pour toi Gonzague. Vous n’avez pas été mis au monde pour êtres programmés. Aujourd’hui, nous vous offrons un avenir.

Quand je dis « nous », je sais que j’exagère un peu parce que nous-mêmes nous ne sommes pas capables de vous proposer cet avenir. Si nous étions capables de le faire, nous dirions aux enfants : « Voici, on fait une fête de famille ou avec des amis, et on vous indique votre avenir ». Mais précisément, nous ne sommes pas capables de vous indiquer votre avenir : nous ne sommes ni Madame Soleil, ni des spécialistes de la programmation.

En fait, c’est Dieu qui à travers nous, aujourd’hui, vous propose un avenir. Quel avenir ? Pour nous, humains, nous n’en avons qu’un : notre liberté, la liberté des enfants de Dieu. Voilà le pro­gramme qui oriente de l’intérieur la vie de chacun d’entre nous. Si nous, les membres de cette assem­blée, nous sommes là, c’est que nous croyons encore que, malgré notre âge, notre avenir n’est pas usé ; même si on a quatre-vingts ans, cela n’a pas beaucoup d’importance. Nous n’avons plus à suivre un programme, mais nous n’avons qu’à accueillir un avenir et précisément, le chrétien est un homme qui, même sur son lit de mort, croit encore en son avenir. Et cet avenir est la liberté que Dieu nous a donnée. Cet avenir ne se programme pas, il ne se construit même pas : oui, bien sûr, il faudra que vous fassiez vos devoirs, que vous ayez de bonnes notes à l’école avec un carnet scolaire impeccable. Mais ce n’est pas le plus urgent ; le plus urgent, c’est que vous puissiez découvrir votre liberté, la vôtre.

Telle est la grandeur de l’existence humaine : nous tous, chrétiens ou non, humains simplement qui ne connaissent pas Dieu ou qui n’ont pas de religion, nous avons tous à être les éveilleurs de la liberté auprès de la génération à qui nous avons donné la vie. Autrement dit quand nous sommes parents, nous ne sommes pas simplement parents pour engendrer biologiquement, nous sommes parents pour engendre dans le cœur d’un enfant sa liberté. Ce don de la liberté, nous n’en sommes que les transmetteurs, les procréateurs, les créateurs délégués. Nous allons être au service de votre liberté, pour que chacun de vous, petit à petit, trouve dans cette liberté, la plénitude de son être d’homme.

Mais quand je dis « liberté », je parle de quelque chose de bien précis : la liberté ce n’est pas « le grand n’importe quoi ». Beaucoup de nos contemporains confondent le fait d’être libre et celui d’avoir des attitudes libertaires, ou que la liberté consiste d’abord à être maître de soi-même. Ce n’est pas tout à fait vrai. Tout d’abord, vu le nombre de contraintes que nous sommes obligés de subir, je ne crois pas que nous puissions vivre dans une liberté où chacun fait n’importe quoi. Certains font n’importe quoi, mais ce n’est pas nécessai­rement une approche recommandable. La liberté a une mesure, pour nous chrétiens, elle a une référence, mais à la différence des programmes qui sont des références avant que nous les appliquions, la référence de l’avenir de notre liberté est au-devant de nous-mêmes. Nous vivons non pas dans une pure dépendance du passé, nous ne vivons pas en épuisant les réserves fossiles de la culture hu­maine, nous vivons en étant tournés vers l’avenir de notre liberté.

Cet avenir de notre liberté, le Christ lui-même l’a défini lorsque pour la première fois il s’est adressé à une assemblée de pauvres gens, de gens malheureux qui avaient des difficultés à finir le mois et qui subissaient l’occupation romaine comme un boulet, de pauvres gens accablés par des deuils, par des souffrances, par des humiliations et des spoliations. Ce jour-là, il ne leur a dit qu’un mot pour inaugurer sa mission : « Heureux ! »

Car, le but de la liberté pour les chrétiens, c’est d’être heureux. La liberté toute seule, ça peut être n’importe quoi ; mais la liberté tournée vers le vrai bonheur, la promesse du bonheur qui nous est offerte par le Christ, cette liberté qu’à la suite de Paul, on appelle « chrétienne », c’est tout autre chose. Et c’est elle que nous fêtons aujourd’hui. Quand nous sommes rassemblés pour la fête de tous les saints, nous croyons que ce qui construit actuellement notre liberté est au-delà de nous, au-devant de nous. Nous croyons que, progressivement à petits pas, cette liberté dynamisée par Dieu va construire en nous quelque chose qui dépasse tous les programmes humains que nous pourrions imaginer, car elle est le résultat d’un ap­pel, d’une vocation, d’une aspiration. Dieu nous appelle à être, en sa présence, dans le bonheur.

Conséquence immédiate, qui, je le crois, a été voulue par le Christ : quand nous lisons les Béatitudes, nous sommes tellement habitués à ce texte, que nous ne mesurons pas l’effet de surprise qui est pourtant le cœur de son message. Or, les Béatitudes, c’est l’annonce de la surprise que créera en nous le bonheur d’être avec Dieu. Ceux qui pleurent sont, envers et contre tout, appelés au bonheur. Ceux qui ont un cœur de pauvre et qui sont démunis, envers et contre tout, sont appelés au bonheur, etc. Appliquez-le ce paradoxe à chaque béatitude, car chaque béatitude est un paradoxe, chaque béatitude est une surprise. J’espère que Quitterie, Mayeul et Augustin vivront cela et que Gonzague commence déjà à le comprendre. Car le bonheur est toujours une surprise. Nous, les adultes, à certains moments, nous avons en quelque sorte robotisé le bonheur. Nous avons peut-être trop souvent défini le bonheur comme un planning qu’il fallait organiser : pour la vie de famille c’est comme ça ; il faut aussi organiser la vie de travail et la vie professionnelle, la vie scolaire, la vie culturelle et les loisirs… c’est parfois nécessaire.

 Mais au milieu de tout cela, le bonheur, le vrai bonheur, c’est ce qui nous surprend. Lorsque tout ce qu’on attend est déjà prédéterminé, peut-on encore éprouver ce tressaillement de la surprise qui nous réjouit le cœur ? Il n’ya pas grande chance que cela nous touche … Mais précisément, l’inouï de Dieu, c’est la surprise qu’il nous fait du don de son bonheur : et parce que ce bonheur est aussi mystérieux que Dieu lui-même, nous n’avons pas de prise sur lui et nous ne pouvons pas le « pro­grammer ». Voilà ce que nous célébrons aujourd’hui pour ces enfants. Ils sont appelés à découvrir cette surprise permanente d’un Dieu qui se rend présent au plus intime d’eux-mêmes, une Dieu vient à leur rencontre, pour les appeler à la surprise du bonheur, à ne pas se laisser envahir par l’habitude du mal et par le péché. Comme disait Bernanos : « Ce qui tue dans le péché, c’est sa monotonie ». Quelle intuition géniale ! C’est vrai : quand c’est monotone, ça tue l’esprit et le désir. La vie chrétienne, c’est l’inverse : le fait de se laisser sans cesse surprendre par le bonheur de Dieu.

Alors, Augustin, Mayeul, Quitterie et Gonzague, voilà ce que nous vous souhaitons aujourd’hui. Nous-mêmes, nous en faisons plus ou moins bien l’expérience ; nous connaissons des « passages à vide », des moments difficiles, mais nous savons et nous sommes ici ce matin pour vous le promettre : cette promesse du bonheur nous sur­prend toujours, c’est une promesse incondition­nelle de la part de Dieu. Nous n’en sommes que les témoins, et non les gestionnaires, nous en sommes les serviteurs. Nous vous promettons aujourd’hui qu’en vous accueillant dans l’Église, nous croyons vraiment que par la grâce du baptême, Dieu commence à faire grandir en vous pour toujours sa vie et son bonheur, jusqu’au jour où il vous fera la surpris de vous porter dans ses bras pour vous faire entrer dans la joie de son Royaume. Amen.