LA MÉDIATION
Ep 2, 12-22 ; Jn 14, 22-26 + Jn 15, 17-27
SS. Simon et Jude - (28 octobre 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ourquoi, Seigneur, faut-il que Tu te manifestes à nous et pas au monde ?" Telle est la question que l'apôtre Jude pose à Jésus au moment où, pour la dernière fois, Jésus s'entretient avec eux avant de s'avancer vers le jardin de l'agonie et vers la croix. Le problème posé ici est celui de la médiation, plus particulièrement de la médiation apostolique. Pourquoi la manifestation de Dieu, du mystère de Dieu, de la vérité pourquoi la révélation ne se ferait-elle pas directement aux hommes, au monde ? Pourquoi faut-il passer par les apôtres, par les disciples ? Pourquoi est-ce à eux que Dieu se manifeste et manifeste son mystère pour que, ensuite, ils le retransmettent à leurs frères les hommes ? Mystère de la médiation apostolique qui est la médiation sacerdotale, la médiation épiscopale, puisque les évêques sont les successeurs des apôtres et que le sacerdoce, aussi bien celui des prêtres que des évêques, est une participation prolongée à cette fonction apostolique ? Pourquoi faut-il des intermédiaires entre Dieu et son peuple ?
Il faut tout de suite bien comprendre qu'il y a deux manières de concevoir cette médiation, ces intermédiaires. On peut concevoir des intermédiaires par manière de substitution, c'est-à-dire des êtres choisis, mis à part, pour se substituer aux autres dans leur relation à Dieu. C'est la conception du sacerdoce païen, comme d'ailleurs aussi du sacerdoce de l'Ancien Testament, et c'est quelquefois celle qui se retrouve au fond de l'esprit de chrétiens d'aujourd'hui comme si les prêtres et les évêques, à la suite des apôtres, étaient chargés, à leur place, de s'occuper de la relation avec Dieu, comme si les hommes, les croyants, les chrétiens, se déchargeaient sur des spécialistes de leur relation avec le Dieu vivant. En effet, dans les religions païennes, les religions naturelles et le sacerdoce Lévitique de l'Ancien Testament, les hommes "ordinaires" sont en quelque sorte consacrés aux tâches profanes, au travail professionnel, à la mise en œuvre de ce monde, et ils laissent à quelques-uns le soin de se mettre en dehors de ces actes profanes pour se consacrer aux tâches sacrées, à la relation directe avec Dieu.
Mais telle n'est pas la médiation de l'apostolat et du sacerdoce du Nouveau Testament. La médiation établie dans notre Église par une institution de Jésus-Christ est une médiation de service. Les apôtres, leurs successeurs et leurs collaborateurs ne sont pas chargés de se présenter devant Dieu à votre place, à la place des autres chrétiens. La réponse de Jésus à Jude est extrêmement significative à ce sujet : "Si quelqu'un M'aime, Je me manifesterai à lui. Le Père et Moi nous viendrons en lui." Donc la manifestation n'est pas réservée à quelques privilégiés, fussent-ils les apôtres choisis par Jésus. Quiconque ouvre son cœur au Christ Jésus recevra manifestation du mystère de Jésus-Christ et donc du mystère de la Trinité. Par conséquent le rôle des apôtres n'est pas du tout un rôle de substitution, mais une médiation de service.
Et la suite de l'évangile va nous expliquer en quoi consiste ce service : "Vous serez mes témoins !" Les apôtres sont chargés d'être, auprès de leurs frères, des témoins. Et pourquoi des témoins ? "Parce que vous êtes avec moi depuis le commencement." Ils ont eu le privilège de vivre dans l'intimité du Christ, et ils doivent témoigner de cette intimité qu'ils ont connue et qui est ouverte à tous. Tous doivent entrer dans cette intimité, mais eux ont un témoignage exceptionnel à porter, parce qu'ils l'ont connue. Et les successeurs des apôtres sont chargés de ce même témoignage, de démultiplier, de répercuter ce témoignage de l'intimité apostolique avec le Christ, d'être avec Lui dès le commencement.
Comment peuvent-ils témoigner d'être avec le Christ dès le commencement puisque les évêques et les prêtres qui les assistent n'ont pas vu le Christ ? "L'Esprit saint témoignera en vous. L'Esprit me rendra témoignage." C'est un don gratuit, qui n'est pas un privilège, mais qui est une mission à remplir, un don de l'Esprit saint de mettre dans le cœur cette fonction de témoigner de l'intimité des apôtres avec le Christ. Il faut donc qu'ils soient des scrutateurs inlassables de ce témoignage des apôtres afin de pouvoir s'identifier à ce témoignage et le communiquer aux autres pour que tous puissent entrer en communication directe de la manifestation du Christ en lui ouvrant leur cœur.
"Témoignage" a la même racine grecque que le mot martyr. Les apôtres ont été témoins du Christ en donnant leur vie pour Lui. Dans la théologie propre à l'Église catholique exprimée par saint Thomas d'Aquin on définit la mission de l'évêque comme "celle d'être l'époux de son Église" (d'être lié intimement au peuple chrétien) "jusqu'au don de sa vie".
Le don de sa vie pour son peuple, c'est-à-dire la perspective hypothétique mais peut-être réelle du martyre pour son peuple, fait partie de la définition même de l'épiscopat, parce que cela fait partie de l'apostolat. Les apôtres sont ceux qui ont vécu avec le Christ et qui, à cause de cela, ont témoigné jusqu'à donner leur vie pour que ce témoignage aille jusqu'aux extrémités du monde.
Voilà ce qu'est la médiation apostolique, ce qu'est la médiation sacerdotale, épiscopale et presbytérale : une médiation de service, par le témoignage de l'expérience de Jésus-Christ, un témoignage qui peut aller et qui en certains effectivement va jusqu'au don de sa vie. Le don de sa vie par le martyre sanglant, par la disponibilité permanente qui fait que la vie est entièrement donnée, consumée pour les frères à qui l'on est envoyé.
AMEN