POURQUOI ?

Ep 2, 12-22 ; Jn 14, 22-26 + Jn 15, 17-27
SS. Simon et Jude - (28 octobre 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Cernay-l'église : Jude

S

 

eigneur, pourquoi faut-il que tu te manifestes à nous, et non au monde ?" Telle est la question que Jude a posée au Christ, au cours de cet ultime entretien avant la mort de Jésus. Cette question, nous nous la posons si souvent. Pourquoi faut-il que Dieu, que le Seigneur Christ, se manifeste à quelques privilégiés, quelques-uns dont nous faisons partie, qui sommes des croyants, et non pas à l'ensemble des hommes, de l'humanité de l'univers ? Pourquoi y a-t-il, semble-t-il deux poids et deux mesures ? Pourquoi certains ont-ils le privilège de cette manifestation ? Pourquoi les autres errent de-ci de-là, dans l'obscurité du doute ou de la certitude ou tout simplement de l'incroyance ?

Pourquoi faut-il que tu te manifestes à nous et non pas au monde ? Vous avez entendu la réponse de Jésus. Il prend les choses de très loin Il commence par dire : "Si quelqu'un m'aime". Si l'un de vous, si un homme, si un être quelconque m'aime, "mon Père l'aimera, et nous nous manifesterons à lui." C'est donc que la manifestation du Christ n'est pas un acte de puissance qui vient pour prosterner à ses pieds les humains quels qu'ils soient, et l'ensemble de l'univers. La manifestation de Dieu ne se produira pas avec éclat pour s'imposer à ceux qui en sont les témoins. La manifestation de Dieu suppose cette ouverture du cœur, cet amour. "Si quelqu'un m'aime, je me manifesterai à lui." Le Père et moi, nous nous manifesterons à lui. Il y a donc, dans la manifestation de Dieu, une sorte de douceur persuasive, une sorte de fragilité, si j'ose dire de faiblesse, qui est celle de l'amour. Dieu ne s'impose pas. Dieu vient comme une brise légère, et non pas comme le tonnerre ou le tremblement de terre. Il vient à petits pas. Il vient, comme nous le disait Isaïe, comme la source de Siloë qui coule doucement. Telle est la manifestation de Dieu. Non pas un éclat, mais une brise légère.

Et c'est la raison pour laquelle Dieu ne se manifeste pas au monde comme tel, à l'univers comme tel, parce que l'univers, le monde n'est pas pénétré par cet amour qui ouvrirait son cœur et qui lui permettrait d'entendre cette manifestation de Dieu. Ce n'est donc pas refus de la part de Dieu de se manifester. C'est une sorte d'impossibilité dans laquelle Dieu se trouve, d'imposer sa manifestation à ceux qui ne veulent pas librement l'attendre, la désirer, l'entendre et s'y ouvrir. Serait-ce donc que les hommes qui ne croient pas ou qui croient ne pas croire aient fermé volontairement leur cœur à cette manifestation de Dieu ? Il est à la mode aujourd'hui de penser que tous les hommes qui sont en dehors de l'Église, tous les êtres humains qui n'ont pas la foi, sont en recherche de Dieu, et par conséquent finalement plus proches de Lui que nous-mêmes. C'est une façon de penser qui s'appelle tolérance, bienveillance, ouverture d'esprit mais qui voit les choses dans un flou assez vague. Il faut bien dire que, dans certains cas, un certain nombre de personnes ne croient pas parce qu'elles ne veulent pas croire. L'être humain est un être libre et Dieu ne peut pas imposer sa lumière à quelqu'un qui ne veut pas regarder cette lumière. Il y a un certain nombre de personnes qui, de manière plus ou moins ouverte, plus ou moins consciente, peut-être pas toujours affreusement malicieuse, refusent cette lumière parce qu'elle les gênerait, parce qu'elle mettrait au grand jour tel et tel aspect d'eux-mêmes ou du monde qui les gêne, parce qu'ils ne veulent pas se poser un certain nombre du questions. Et ceci est plus fréquent que nous ne le pensons. Cela n'empêche pas que d'autres personnes croient ne pas croire, alors que peut-être Dieu est effectivement plus proche de leur cœur qu'ils ne le pensent. Non pas parce qu'ils se ferment à cette lumière, mais parce qu'un certain nombre de conditionnements culturels, sociologiques, historiques, y compris l'histoire de leur propre vie, font écran entre cette manifestation de Dieu et leur capacité de comprendre au niveau psychologique, intellectuel de cette manifestation.

Il y a des personnes qui ne peuvent pas, parce que ce qu'ils ont vu et entendu par ailleurs, et la manière dont ils ont été élevés ne leur donne pas les moyens de comprendre la parole de Dieu, telle que l'Église, telle que les chrétiens essaient de la manifester. Et dans ce cas, ces personnes ne peuvent pas croire ou plus exactement ne savent qu'ils sont plus proches de Dieu qu'ils le pensent parce qu'ils en sont empêchés par un obstacle indépendant de leur volonté. Ceci est vrai aussi mais cela ne fait pas partie du monde au sens où Jésus et saint Jean en parlent.

Le monde est pour saint Jean, comme pour le Christ, cette puissance de refus. Notre vocabulaire moderne ne nous fait pas sentir de façon forte, mais un mot de notre vocabulaire peut nous y aider. Quand nous parlons de quelque chose qui est mondain, nous parlons de quelque péjoratif. Ce sont les hommes dans leur mondanité, c'est-à-dire dans leur superficialité, dans leur fermeture, leur égoïsme, dans leur légèreté et finalement aussi, nous l'avons entendu, dans leur haine. Car la légèreté de l'homme devient lourde quand elle est dérangée par quelque chose qui l'accule à sa vérité profonde. L'homme, à ce moment-là peut devenir terriblement méchant et haïr celui qui lui parle de la lumière qu'il devrait avoir au fond de son cœur. Nous l'avons entendu : "Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous. Si le monde me hait, il hait aussi mon Père."

"Comment se fait-il donc que tu te manifestes à nous et non pas au monde ?" Voilà déjà quelques éléments de réponse. Il y a aussi un autre aspect très important. C'est que Jésus veut se manifester aux hommes par l'intermédiaire de ses disciples. Dieu ne parle pas directement au cœur de chacun, comme si nous étions des individus épars, isolés les uns des autres. Dieu nous parle aux uns par les autres. Et c'est précisément là le rôle fondamental des apôtres et de tous ceux qui, à leur suite, ont reçu leur ministère ou quelque chose de leur ministère, les évêques, les prêtres et tous les chrétiens, car nous sommes tous appelés à être apôtres, c'est-à-dire à témoigner de ce que nous avons vu et cru, témoigner de cette rencontre, de cette manifestation de Dieu à notre cœur si nous avons su ouvrir notre cœur à sa venue. "Si quelqu'un m'aime, je me manifesterai à lui. Vous serez mes témoins. L'Esprit témoignera et vous aussi vous témoignerez." Oui, si nous avons ouvert notre cœur à l'amour de Dieu, si cet amour a pu remplir notre cœur, si Dieu a pu se manifester à nous, c'est pour que nous puissions le manifester à notre tour, que nous puissions être ses témoins, pour que nous laissions l'Esprit même de Dieu ainsi envahir notre être et être témoin de la présence de Dieu aux yeux de nos frères. Il ne faut pas oublier que, dans le phénomène de l'incroyance, dont je vous parlais, il y a un instant, intervient aussi cette donnée grave. Si souvent, un certain nombre d'hommes ne croient pas parce que nous ne témoignons pas, parce que nous ne laissons pas l'Esprit témoigner à travers nous, parce que nous sommes opaques à cette lumière dont nous étions pourtant chargés de la répandre autour de nous, précisément sur tel ou tel qui l'attendait. Il y a aussi cette redoutable responsabilité des croyants, des chrétiens qui ne savent pas témoigner de la lumière, qui ne savent pas être transparents à l'Esprit Saint.

Qu'en cette fête des apôtres saints Simon et Jude, plutôt que de demander des comptes à Dieu, sur ceux à qui Il se manifeste et ceux à qui Il ne se manifeste pas, nous sachions nous laisser investir par l'Esprit Saint, remplir par l'Esprit Saint, car c'est non seulement un privilège, c'est non seulement une grâce qui nous est faite, c'est une mission, c'est un devoir qui nous est donné. Nous devons être apôtres pour que le monde croie. Jésus l'a dit : "Soyez un comme nous sommes un, afin que le monde croie." Nos divisions, nos haines, nos manques d'amour les uns envers les autres, ce qui empêche que nous soyons un, empêche aussi le monde de croire, empêche ceux qui refusent la lumière d'être, en quelque sorte, aveuglés par le témoignage de la lumière qu'ils verraient en nous, si nous savions nous laisser aimer et nous aimer les uns les autres.

 

AMEN