S'EFFACER DEVANT LA PAROLE

2 Tm 4, 6-11 a; Lc 10, 1-9
St Luc - (18 octobre 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Luc (Volvic)

F

rères et sœurs, ce qui est étonnant dans la figure des évangélistes, c'est que comme beaucoup d'auteurs dans l'Antiquité leur personnalité s'efface complètement derrière leur œuvre. Aujourd'hui nous avons une telle conception de la propriété littéraire que nous nous ne pouvons pas voir un texte sans l'auteur qui est derrière. Dans le monde ancien, c'était plutôt l'inverse, il fallait même plutôt que l'auteur s'efface devant l'œuvre qu'il publiait. La plupart des écrits de la troisième partie de l'Ancien Testament sont attribués à tort à des auteurs qui n'ont rien à y voir. C'est un phénomène tout à fait étrange qui n'est pas particulier à la Bible, personne ne sait qui est Homère, les philosophes commencent à développer ce sens de la vanité littéraire. Le nombre de gens qui écrivent et qui mettent en circulation des ouvrages sans dire qui ils sont, c'est comme si la Parole voulait se cacher derrière leur parole d'homme.

De Luc, on ne connaît que son nom et une petite allusion dans une épître pastorale : Luc le cher médecin. Dès le début de son évangile, il dit qu'il s'est renseigné. Pour lui, le but est de construire un texte, de proposer un récit des débuts de l'Église, mais il ne cache pas le souci de sa recherche de documents, de témoignages, pour essayer de rendre le plus fiable possible son récit. Luc dit bien qu'il veut que ce soit le récit par lui-même qui soit proposé au lecteur. Il ne demande qu'une chose, c'est de s'effacer devant ce récit, il ne veut que prouver la solidité de son récit. Il est fidèle à la réalité des témoignages et il sait que c'est ce qu'on attend de lui.

C'est exactement le profil de l'évangéliste. L'évangéliste est quelqu'un qui, par tous les moyens, se déprend de la possession qu'il pourrait avoir de la Parole. Il s'efface pour dire : je vous livre une Parole qui n'est pas mienne. Dans son Prologue, c'est bien ce qu'il laisse pressentir, il veut livrer la Parole du Christ évidemment, et celle des témoins, comme si sa seule idée était de s'effacer derrière le témoignage qu'il donne.

Combien de fois aujourd'hui les problèmes d'évangélisation sont plus ou moins orchestrés par des questions de personnes. Il faut convaincre, il faut emporter le morceau, il faut proposer l'évangile courageusement, or tout le problème de l'évangélisation est de pouvoir d'effacer derrière la Parole qui est proposée. Dès le début de la tradition des apôtres, on a gardé les noms des quatre évangélistes, mais c'est un peu différent de la tradition littéraire de saint Paul. Paul dit bien que c'est lui qui écrit la lettre, mais quand il écrit, c'est une parole qui est sienne. Luc ne dit jamais qu'il a autorité. Marc n'a même pas de prologue et Matthieu cite les Écritures anciennes.

Le simple fait d'aborder la question des évangiles devrait toujours commencer par là, non pas en disant : qu'est-ce que Luc a voulu dire ? ou comment interpréter la pensée de Luc ? Or, il ne veut pas qu'on remonte du texte à l'auteur. Il ne veut pas que son intervention soit autre chose que de chercher à présenter un texte le plus lisible possible et qui renvoie au mystère du Christ. C'est tout le sens de la fête d'un évangéliste, fêter une Parole qui n'appartient à aucun homme, mais qui appartient à l'Église, une Parole qui est donnée, une Parole qui ne renvoie pas à la subjectivité de l'auteur qui l'a écrit, une Parole qui ne renvoie qu'au mystère de Dieu.

Pourquoi ces évangiles ont-ils pu être commentés de façon incessante depuis vingt siècles ? C'est parce que ce n'est pas limité par la personnalité de l'auteur. L'auteur essaie de redonner une Parole la plus pure possible, et c'est parce qu'il s'est dessaisi lui-même au départ de toute emprise, qu'il nous la livre dans une sorte de richesse de multiplicité de sens et d'interprétation dont nous sommes les bénéficiaires aujourd'hui.

C'est cela le service de la Parole, ce n'est pas de se mettre en avant grâce à la Parole, c'est de s'effacer derrière la Parole. De ce point de vue-là, Luc est un des plus grands modèles du Nouveau Testament.

 

AMEN