AUTHENTIFICATION DE L'ÉVANGILE

2 Tm 4, 6-11 a; Lc 10, 1-9
St Luc - (18 octobre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Meise : Saint Luc

 

F

rères et sœurs, l'évangéliste saint Luc est pratiquement le seul des quatre qui nous ont rapporté leur évangile a avoir expliqué assez exactement en quoi consiste cette mission ou ce charisme d'avoir été non seulement un évangéliste au sens où on avait l'habitude de nommer dans l'Église primitive, des gens qui étaient chargés d'évangéliser. C'étaient des évangélistes généralement itinérants, qui allaient de ville en ville pour annoncer la Parole de Dieu. Evidemment, les quatre évangélistes le sont dans un sens légèrement différent.

Ce qui est extraordinaire, c'est que Luc a eu une conscience aiguë de l'originalité de sa mission. Pour nous, c'est important. Il l'a exprimé par deux fois. D'une part dans ce qu'on appelle le prologue de son évangile, les trois premiers versets, et puis, également ensuite, il l'a reformulé dans le Prologue des Actes des Apôtres qui sont les deux textes liés l'un à l'autre. C'est pour justifier cette articulation, car Luc est le seul à avoir fait cela, qu'il est obligé de faire cette brève préface pour expliquer le sens de ce qu'il a fait. Voilà ce qu'il dit : "Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous (Luc sait qu'il y a plusieurs versions de textes ou de récits qu'on sait par cœur, qui circulent dans la communauté primitive, il doit même y en avoir pas mal, puisqu'il dit "beaucoup". Il aurait pu dire : puisque je sais qu'il y a trois autres versions qui circulent, je vais ajouter la mienne. Non, il dit "beaucoup"), d'après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début les témoins oculaires et les serviteurs de la Parole (donc voilà ce qui est le fondement des récits évangéliques sous toutes leurs formes), fondés sur le récit des témoins oculaires j'ai décidé moi aussi (ici Luc indique son propre but) après m'être informé exactement de tout depuis les origines, d'en écrire pour toi l'exposé suivi, excellent Théophile (vraisemblablement ou même sûrement le destinataire de cet écrit, car vous savez que dans l'Antiquité c'était un réflexe courant de dédicacer un livre. Cela voulait dire que le Théophile en question était capable de payer un atelier de scribe pour faire des copies), pour que tu te rendes bien compte de la sûreté des enseignements que tu as reçu". Voilà le but de la manœuvre, "pour que tu te rendes bien compte de la sûreté des enseignements que tu as reçu". L'asphaleia, cela veut dire le fait que tu peux t'appuyer dessus, ce n'est pas glissant, ce n'est pas une chaussée glissante.

Luc est très perspicace. Il ne dit pas que les autres récits ne valent rien, ce n'est pas cela qu'il dit. Il dit qu'il y a plusieurs formes de récits qui circulent. Mais il prétend lui, qu'en raison de la précision de ses enquêtes et de son recours à des témoignages qu'il est allé rechercher, il y a une certaine certitude et sécurité dans le témoignage qu'il va proposer. Cette précaution de Luc nous indique exactement, non seulement pour lui-même et son évangile, mais aussi pour d'autres que la tradition a reçue, les critères qui ont présidé à la sélection de ces quatre récits, Marc, Matthieu, et Jean, par rapport à d'autres récits dont on a d'ailleurs un certain nombre de bribes d'autre part. Il y a un protévangile de Jacques, un évangile de Pierre, mais ici, c'est la sécurité, "la sûreté des enseignements que tu as reçu".

Le but d'un évangile c'est de donner en toute sécurité la réalité même du mystère du salut tel qu'il s'est révélé pour nous, grâce à la rigueur de l'histoire. C'est pour cela que lorsqu'on regarde l'évangile de Luc, c'est intéressant, car il y a plein de notations très originales qui ne sortent pas comme on le croit parfois, nécessairement de son propre fonds, mais qui sont dues à la tradition avec laquelle il a eu sans doute des contacts. Cela lui permet de dire à Théophile : ce que tu crois, ce n'est pas simplement la rumeur autour de Jésus, c'est l'enseignement certifié et authentifié de ce que croit l'Église. Il y a beaucoup de chrétiens aujourd'hui qui s'imaginent que les évangiles sont simplement une sorte d'émanation de la pensée commune des communautés primitives. Si c'était cela, on aurait gardé cinquante évangiles, il n'y avait pas de raison de s'arrêter. Mais en disant qu'il veut assurer Théophile de la sécurité, il dit précisément que le témoignage évangélique n'est pas de l'ordre de la collection, il est de l'ordre de l'authentification. Autre chose est de collectionner des pièces dans lesquelles il peut y avoir de la fausse monnaie, et autre chose d'être un expert qui sait distinguer les vraies des fausses pièces. C'est cela la prétention de Luc.

Dans le deuxième texte c'est un peu le même problème, mais cette fois-ci à propos de l'histoire de l'Église. Il commence le récit des Actes des Apôtres en disant : "Dans un premier récit, j'ai raconté tout ce que Jésus a fait jusqu'à ce qu'il meure et qu'il ressuscite, et avec le même souci de certification, je vais montrer ce que le Christ ressuscité a réalisé jusqu'à la fin de mon récit". Là encore, le souci de Luc est d'authentifier l'action du Christ dans l'Église depuis sa résurrection, par l'Esprit Saint. Vous le voyez, ce n'est pas simplement l'ensemble de données qu'on aurait pu rassembler de-ci, de-là. C'est sûr que si l'on regarde de près le livre des Actes de Luc, il ne nous raconte pas tout ce qui s'est passé dans l'Église primitive, malgré les efforts de temps en temps d'un peu généraliser de sa part, mais il ne nous raconte pas tout ce qui s'est passé depuis l'année 31 jusque vers l'année 62-63. Il y a trop de choses. Il a fait des choix en fonction d'abord de ce qu'il connaissait, et surtout de la sécurité de ce qu'il avait envie de donner pour que ce soient des preuves manifestes de l'action de l'Esprit dans l'histoire des trente premières années de la vie de l'Église. L'évangile de Luc et les Actes des Apôtres se présentent sous l'aspect d'une double certification. C'est le Christ vraiment dans notre chair, c'est l'évangile, et le Christ vraiment ressuscité, c'est le témoignage sur la vie de l'Église.

Cette structure que saint Luc a donnée a été extrêmement utile par la suite pour les premières communautés chrétiennes et pour les premiers théologiens chrétiens qui ont réfléchi à tous ces événements, c'est qu'on ne peut pas se contenter d'une sorte de témoignage évangélique qui s'arrêterait à la mort et à la résurrection du Christ. En réalité, le témoignage évangélique est la plénitude même de ce sur quoi on peut s'appuyer pour fonder notre foi. C'est non seulement les trente années de notre ère qui couvrent la vie du Christ, mais c'est aussi les trente ou cinquante années qui suivent la mort du Christ. C'est-à-dire le moment où l'Église se constitue, mais encore avec une puissance de révélation qui lui est donnée par l'Esprit Saint, la puissance du Christ ressuscité.

C'est pour cela que cet évangile de Luc et l'intuition profonde de l'écrivain est si précieuse pour nous. Elle nous empêche de nous bloquer sur une sorte de photographie ou de rapport journalistique sur l'activité de Jésus dans son pays pendant les trente trois années environ de son existence terrestre. Elle nous montre exactement ce qui est la sûreté du témoignage, c'est-à-dire la manière même dont le Christ dans sa chair, puis, par sa résurrection dans l'Esprit s'est manifesté en vérité au monde, à la communauté chrétienne.

C'est sur ce témoignage-là, irremplaçable, absolument unique qu'est construite notre propre existence et notre propre foi chrétienne.

 

 

AMEN