TRANSMETTRE LA PAROLE DE MISÉRICORDE
2 Tm 4, 6-11 a; Lc 10, 1-9
St Luc - (18 octobre 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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'évangile est tout neuf, il est à peine construit, les mots sont encore tout chauds du cœur de Dieu, passés par les entrailles du Père, passés par la croix et ils sont tout brûlants de cette affaire incroyable, paradoxale et inimitable. Saint Luc les entend de Paul, en qui il voit la manière dont un homme se trouve transformé quand il prononce cette histoire, lorsqu'il raconte cette histoire récente. Après tout, on pourrait ne pas les croire. Il aurait pu ne pas le croire d'ailleurs les autres apôtres n'ont pas cru les femmes au matin de la Résurrection. Là, c'est comme le pain qui sort du four, c'est trop chaud, on ne peut pas le toucher. Il fallait qu'on se transmette un peu cette première parole pour que de Pierre en Paul, la Parole se trouve élaborée, reçue, transformée. Quand Luc l'entend dans la bouche de Paul, cela a un tel accent de vérité définitive qu'il s'empresse de tout saisir avec ce caractère qu'il a de vouloir à la fois de connaître le début, la fin et le prolongement de la fin, parce qu'il a non seulement rapporté les confidences de Marie, mais il a aussi rapporté les confidences de l'Église. Il écoute les pas de l'Église qui commence.
C'est pour cela que l'évangile doit être prononcé par quelqu'un pour qu'on l'entende. Non seulement on doit le lire, mais on doit l'entendre de quelqu'un qui essaie de le vivre. La manière dont un homme se prête à cette proclamation fait que l'évangile devient vivant. Il ne s'agit pas seulement comme je l'ai vu dans des séminaires très anciens, quand j'étais encore un séminariste, où l'on voulait prêter sa subjectivité à la Parole de Dieu, on y mettait toutes ses émotions, mais cela a le don de casser la Parole de Dieu. Des gens pour vous faire croire que c'était une Parole vivante, y racontaient leur histoire, cela n'a rien à faire d'ailleurs en liturgie. Il faut que la Parole passe par quelqu'un, mais en même temps, il faut qu'on s'efface quand on l'a dite. Paul a bien laissé passer quelques trucs de lui, c'est le moins qu'on puisse dire, en ce qui concerne les femmes, par exemple, il n'a même pas réussi à le refouler, sa misogynie légendaire. C'est une des choses dont je m'expliquerai avec lui au Paradis, il aura des choses à me reprocher, mais moi je lui dirai qu'il a eu "vachement peur" comme on dit à cet égard. On voit bien aussi que Paul dans ses épîtres a du mal à dire des choses de lui, il veut laisser passer la Parole. D'ailleurs, si on avait demandé à Paul son avis pour retenir un certain nombre de ses épîtres, il y a des choses qu'il aurait supprimé, on ne lui a pas demandé, puisqu'on l'a fait après sa mort. On est quand même bienveillant à l'égard de Paul, son intelligence surpasse ce que sa subjectivité laisse parfois passer. Dommage ! Mais Luc a dû entendre quelque chose.
Et puis, deuxième élément. Quand on reçoit cette Parole qui à la fois passe à travers un homme sans que cet homme fasse obstacle, c'est comme si le cœur, comme à Emmaüs, devient le cœur brûlant. J'ai trois choses sur saint Luc : le cœur, les entrailles de Marie, le bon larron et Emmaüs. Il pense que le cœur de l'homme est fait pour cette rencontre, qu'il l'a longtemps attendu, qu'il a désespéré de l'attendre, et qu'en fait il vient. Cela peut marcher jusqu'à la fin, comme le bon larron, et tout est l'histoire du cœur brûlant, le cœur brûlant des disciples sur la route, c'est qu'ils savent, sans savoir que c'est la Parole qui leur convient. Jésus est là, ils ne le reconnaissent pas, il y a une espèce de cécité en eux, un épaisseur humaine qui les empêche de le reconnaître, et puis, ils disent cette phrase qui est peut-être la phrase de la prière : "Reste ici car le soir tombe". C'est une phrase qui ne monte pas de la conscience, c'est la phrase qui monte de l'âme. "Reste ici car déjà le soir tombe". "Souviens-toi de moi dans ton Royaume", c'est le même registre du bon larron qui doit presque à son insu, comme s'il y avait une prière de l'âme qui l'emportait sur les raisonnements, sur la logique. "Souviens-toi de moi dans ton Royaume". Il est en train d'agoniser, et il s'occupe de ce que l'autre pourri lui apporte, qui n'est pas très efficace sur le plan de la vie humaine. C'est le moins qu'on puisse dire.
Saint Luc, c'est cela. Cette attention, on dit souvent qu'il est l'évangéliste de la miséricorde, c'est vrai, mais la miséricorde a un effet, c'est cela le cœur brûlant, cela a un effet puissant. Même si Israël a toujours annoncé, prophétisé, ce pardon de Dieu, il y a une manière dont le Christ le dit qui est indépassable.
Je termine par cette image. On fêtait les vingt-cinq ans de pontificat de Jean-Paul II qui au fond, nous tient en haleine dans l'histoire de son pontificat, et je repensais à cette image qui pour moi est peut-être la plus belle, c'est quand le vicaire du Christ va au mur des lamentations demander pardon, et il y a une image qui me fait presque frémir d'émotion, il pose cette prière entre les pierres du mur. Je repensais que le Temple, c'est le Christ lui-même, il va à l'endroit même où le Christ a dit : le temple, ce sera moi. Et en même temps, il dit ce pardon, cet homme demande pardon en ce qu'en tant que chrétien on peut participer à la Shoah, nous savons de quoi nous parlons, nous les chrétiens lorsque nous parlons de la Shoah, je ne dis pas cela contre les juifs, mais il y a quelque chose d'unique au christianisme, amorcé par le judaïsme, mais en même temps qui est tellement spécifique à la façon dont le Christ a dit cette miséricorde et ce pardon. Cela ne veut pas dire que parce que nous le savons mieux, il ne faut pas demander pardon, d'ailleurs Jean-Paul II l'a fait, mais il y a une manière unique d'atteindre peu-être le secret que Dieu a gardé tout au long des siècles, et qui était la manière dont un Père l'a donné à tous ses fils, tout le temps.
AMEN