L'ACCOMPLISSEMENT DES ÉCRITURES

2 Tm 4, 6-11 a; Lc 10, 1-9
St Luc - (18 octobre 2001)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Q

ue pouvaient donc emporter avec eux tous ces hommes envoyés par le Christ : pas de besace, pas de sandales. Il me plaît à penser que la seule chose qu'ils pouvaient emporter c'étaient des "histoires". Pas n'importe quelle histoire, mais celle de la rencontre avec un homme, et puis aussi l'histoire de leur propre expérience de croyants. Quand on lit les évangiles, on y découvre la rencontre entre Dieu et l'humanité. Et quand on lit l'évangile selon saint Luc, cet évangéliste que nous fêtons aujourd'hui, on y dé­couvre et surtout dans les premiers chapitres, une sorte de circulation d'air très doux, qui aère toute une vie d'expérience dans une sorte de spirale, où, para­doxalement pour nous, l'homme accepte de descendre dans l'histoire, dans le Livre, ce que nous appelons maintenant l'Ancien Testament, pour y rencontrer Dieu, le Christ, Jésus fait homme qui monte peu à peu vers son accomplissement. Pour expliquer ce dialo­gue, entre l'homme et Dieu, il n'y a pas de formule mathématique, il ne s'agit pas d'expliquer que les cho­ses sont comme elles sont, il ne s'agit pas d'asséner des vérités, et la meilleure manière d'annoncer cette relation et ce dialogue entre Dieu et l'homme est par conséquent d'utiliser le récit, l'histoire, comment les évènements s'enchaînent, progressent, au fur et à me­sure pour laisser quelque chose se dévoiler. Il y a les mauvais conteurs, il y en a d'autres qui sont meilleurs, je pense que Luc est un excellent conteur. Il a compris justement que le conte, l'histoire visait à raconter quelque chose, un événement, des faits de vie, et non pas d'asséner comme je le disais, des vérités. Il a compris qu'il ne s'agissait pas de juxtaposer des histoires anciennes de l'Ancien Testament avec des histoires nouvelles qui nous arrivent, mais au contraire d'essayer d'articuler et de comprendre com­ment ce dialogue se fait entre ce que le Livre nous raconte, des anciennes aventures, et ce qui nous arrive aujourd'hui.

Luc utilise quelques petits procédés. D'abord, il y a au début de son évangile, ce qu'on appelle les évangiles de l'Enfance, les deux premiers chapitres, comme saint Matthieu. C'est un texte qui montre que ce qui se passe à cette époque, sous Hérode ce sont les mêmes histoires que ce qui se passait bien auparavant. Les gens qui marchent dans les rues de Jérusalem en croisant Elisabeth croisent aussi Anne, une sorte d'entremêlement des événements qui semblent relever de la banalité, mais qui en fait sont étroitement liés à cette histoire extraordinaire racontée dans le Livre de Samuel, de cette femme qui voulait un enfant, qui ne pouvait enfanter, et qui contre toute attente humaine va enfanter un petit garçon qui s'appelle Samuel. Il y a les mots, le vocabulaire, les phrases : il faut découvrir combien saint Luc aime utiliser un vocabulaire et une manière de parler dont on pourrait dire actuellement qu'elle est désuète. En effet, Luc parle très bien le grec, mais il utilise beaucoup la traduction de la Septante, la Bible en grec. Là aussi, il ne s'agit pas d'inventer toujours du nouveau vocabulaire ou des nouvelles situations, mais de montrer, c'est ce que veut saint Luc, de montrer combien la Septante dans ses phrases et son style, tout ce qu'elle rapporte et raconte, comment avec de l'ancien, on peut encore faire du nouveau. Et enfin, une dernière différence avec d'autres évangélistes, et notamment saint Mat­thieu, c'est la manière dont tout est prophétie. Saint Matthieu raconte une histoire, puis il dit que comme cela a été écrit auparavant, cela va s'accomplir. Phrase très précise où il juxtapose l'évènement avec l'ancien. Saint Luc ne force pas les consciences, il n'oblige pas, mais il montre comment la présence des histoires anciennes dans les évènements du présent aboutissent à l'accomplissement de cette nouvelle histoire et comment le dialogue va aider à cet accomplissement.

Actuellement, il y a la recherche du sens dans notre vie, on en parle beaucoup, on est souvent seuls, désorientés, et je crois que justement l'œuvre de saint Luc est de montrer dans son Prologue qu'il n'est pas là uniquement pour raconter des faits. Il le dit : "d'autres avant moi, ont raconté des événements qui se sont passés avec le Christ", mais il ne s'agit pas de cela, de juxtaposer et de livrer des faits bruts. Au contraire, saint Luc est celui qui va donner du sens aux événe­ments. Il aurait certainement gagné dans des sports où il y a des figures imposées, comme dans le patinage artistique, car dans chaque figure imposée, il y a un style qui reste personnel, exprimant ce qu'on a envie de faire. Saint Luc lui aussi fait des figures imposées, il ne s'agit pas de travestir la vérité ni d'inventer des faits nouveaux, mais il s'agit de prendre les choses telles qu'elles se sont passées, tous les événements heureux comme les plus durs, les plus incompréhen­sibles, comme le mort du Christ, où dans notre propre vie aussi les impasses que nous vivons, des sortes de murs où nous avons l'impression d'arriver dedans sans pouvoir nous en dégager. Saint Luc, dans sa manière de raconter dit : vous rentrez dans le mur, oui, est-ce que le mur a un sens ? Une avenue peut-elle se déga­ger de cette impasse ?

Je crois que c'est là une grande leçon de saint Luc, dans son art de raconter les histoires, de nous montrer que tout ce qui se passe dans notre vie peut d'abord être mis en relation avec le livre. Je crois que ce n'est pas pour rien qu'un des derniers moments du Livre de saint Luc est justement cet épisode avec les pèlerins d'Emmaüs, leur incapacité à comprendre ce qui se passait, tous les espoirs qu'ils avaient mis dans cet Homme pensant qu'un avenir était ouvert, enfin, tout va arriver, enfin le ciel se dégage, enfin les Ecri­tures vont s'accomplir telles que nous les lisions, enfin nous allons vivre la vie que nous voulons mener nous-mêmes. Ils se rendent compte, comme nous aussi très souvent qu'on doit faire le deuil de certaines espérances, et le Christ est là, à côté d'eux et il va être celui qui va leur expliquer les Ecritures, en éclairant le lien entre ce qu'il a vécu et toutes ces histoires pas­sées. Et ce n'est pas uniquement pour s'amuser à dire : vous voyez, cela s'appliquait à Moi, mais il s'agit de faire découvrir aux pèlerins d'Emmaüs la même simi­litude : comment dans votre vie les Écritures vous parlent-elles ? Je crois que ce n'est pas pour rien que lorsqu'ils ont découvert justement comment les Écri­tures leur parlaient, qu'ils ont pu s'écrier combien leur cœur était tout brûlant et rempli de joie.

Frères et sœurs, si parfois nous avons l'im­pression de descendre dangereusement dans notre vie, dans la lecture du Livre, c'est uniquement parce que le Christ nous y invite et c'est aussi parce que sa joie et la grâce qu'Il nous donne est un jour de remonter à son bras, Lui qui est l'Epoux, pour remonter auprès du Père et nous accomplir entièrement.

 

 

AMEN