L'ACCOMPLISSEMENT

Lc 1, 1-4
Vigile de St Luc - (18 octobre 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e voudrais extraire deux mots-clés de l'évangile de saint Luc, mais deux mots qui vont nous in­troduire dans les réalités que nous allons méditer durant ces deux jours, ce mystère de la plénitude des temps ou des temps qui sont les derniers.

L'évangile de Luc commence et finit par un mot très important "accomplir". Au début, pour justifier son entreprise, saint Luc écrit : "Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, tels que nous les ont transmis ceux qui furent, dès le début, les témoins oculaires et les serviteurs de la Parole, j'ai décidé, moi aussi, après m'être informé soigneusement de tout depuis les origines, d'en écrire pour toi, Théophile, l'exposé suivi." Et à la fin, lorsque le Christ conduit ses disciples au Mont des Oliviers, Il leur dit : "Telles sont bien les paroles que je vous ai dites quand j'étais encore avec vous : il fallait que s'accomplisse tout ce qui était écrit de moi dans la loi de Moïse, les prophètes et les Psaumes."

Par conséquent ces deux mots forment le ca­dre de l'évangile de Luc. Et quel est le but d'un évangile ? C'est de montrer que "tout est accompli". Au fond, c'est le développement de la parole de Jésus mourant sur la croix : "Tout est accompli !" Cela veut dire : tout est fait, tout est joué, tout est donné. Simplement, encore faut-il le comprendre et se l'approprier. Car le mot "accomplir" ne veut pas dire simplement ce qui s'est passé. La plupart du temps quand on dit "mission accomplie", ca veut dire, "c'est fini", maintenant je peux avoir la permission de détente. En réalité, ici, accomplir est un mot qu'on ne peut pas exactement traduire en français et qui veut dire "porter à son achèvement". Quand quelque chose est accompli, il est arrivé à une plénitude qu'il n'avait pas auparavant. Par exemple, on peut dire que quelqu'un a accompli sa vie, lorsqu'il est à ce moment où sa vie a trouvé une plénitude que la personne n'avait pas encore quand elle avait six mois, deux ans ou treize ans.

Mais dans tout cela, il y a un souci de dire que "c'est plein", rempli, riche, et que cette plénitude et cet enrichissement s'est fait progressivement à travers une histoire. Cela fait d'ailleurs référence à l'expérience la plus simple et la plus ordinaire que nous avons. D'une manière ou d'une autre, même si cela ne se passe pas toujours très bien, on mûrit. Et le processus par lequel on mûrit, c'est la manière dont, petit à petit, nous sommes acheminés dans un itinéraire intérieur et spirituel vers notre achèvement vers notre plénitude. Nous nous accomplissons. Aujourd'hui, on dit s'épanouir. On pourrait dire aussi bien s'accomplir. Seulement l'accomplissement a quelque chose de plus beau et de plus grand que le simple épanouissement qui signifie parfois uniquement faire sa place au soleil. Tandis que l'accomplissement signifie que c'est solide, bien bâti, c'est bien fait, aussi bien présenté à l'intérieur qu'à l'extérieur.

Lorsque Luc entreprend d'écrire un évangile, il prétend nous montrer que "c'est accompli". Alors, qu'est-ce qui est accompli ? D'une certaine manière, toute l'histoire humaine. Ce qui est accompli ce n'est pas simplement ce que Jésus a souffert, ce n'est pas simplement la vie qu'il a menée parmi nous. Il est certain qu'elle est accomplie, puisque précisément, au moment où il meurt, il dit : "Tout est accompli !" Mais précisément, ce qui est intéressant dans la parole du Christ, c'est qu'il ne dit pas : J'ai accompli ma vie. Il dit : "Tout est accompli !" Et quand le Christ dit tout, il sait de quoi il parle, il veut dire par là que c'est "toute l'histoire humaine" qui est accomplie. A partir de ce moment-là, tout est joué profondément. Bien sûr il restera à ce que cela se manifeste et s'épanouisse. Mais tout est fait, tout est donné. C'est cela que la plupart du temps nous avons du mal à comprendre. C'est que tout ce qui se passe aujourd'hui s'accomplit dans le Christ. Tout ce qui se passe aujourd'hui, c'est par la grâce que le Christ nous a donnée par sa mort et sa résurrection. De même que par un seul le péché est entré dans le monde, de même par un seul la plénitude de la grâce est venue pour tous les hommes, pour toute l'humanité, avant et après.

Par conséquent, quand "tout est accompli" quand le Christ meurt sur la croix, ou quand Luc montre que "tout est accompli" en racontant son évangile, il ne nous parle pas simplement de Jésus-Christ ou de la vie de Jésus-Christ, mais il nous parle de la vie et du mystère de Jésus-Christ au milieu de ce monde, au sens où tout ce que Jésus a vécu, depuis les premiers moments de son existence, de son incarna­tion dans le sein de la vierge Marie, jusqu'à la fin lorsqu'il meurt et qu'il ressuscite au matin de Pâque. En tout cela, tout le processus de maturation de l'hu­manité, depuis le début de la création jusqu'au mo­ment où tout sera rassemblé, tout cela est pour ainsi dire bloqué, comprimé dans ces trente-trois ans de vie humaine de Jésus sur la terre.

Vous comprenez alors ce qu'est un évangile. Ce ne peut plus être simplement une sorte de mémoire des faits et gestes. Vous comprenez ce qu'est un évangéliste. Ce ne peut plus être un historien au sens banal du terme, celui qui raconte l'histoire de quel­qu'un. Bien sûr que quand il dit : "J'ai recueilli soi­gneusement tous les matériaux, je n'ai rien laissé de côté, je me suis informé soigneusement," c'est très important. Mais ce qui importe à Luc c'est l'accom­plissement, c'est-à-dire de nous dévoiler sans cesse comment le moindre fait ou geste du Christ, la moin­dre parole, porte à son accomplissement toute l'his­toire de l'humanité. Un évangéliste c'est celui qui, reprenant un tout petit morceau de la vie du Christ (comme le peintre prend une toute petite tache de peinture quand il doit l'étendre sur sa toile en fait un trait admirable) en fait une sorte de synthèse et de schéma dans lequel tout le monde trouve sa place.

Quand nous accordons tant de place et d'im­portance aux évangélistes ce n'est pas d'abord parce qu'ils nous ont constitué la première bibliothèque chrétienne, mais c'est parce qu'ils nous ont donné la clé qui nous permet de comprendre comment notre vie, par le Christ, dans le Christ, est portée à sa plé­nitude. C'est pour cela qu'ils ont travaillé dans les premières générations chrétiennes. En effet, ce qu'il s'agissait de faire comprendre à ces premiers disci­ples, je voudrais vous le traduire par une image qui vaut ce qu'elle vaut, mais que vous pourrez "vous mettre sous la dent". Vous êtes déjà, comme moi, allé chez le dentiste. Ce n'est jamais très agréable, parce qu'au moment où l'on vous passe la fraise, la roulette, ça vous fait toujours mal. Et le dentiste est toujours obligé de vous dire que "c'est fini!" il passe un pre­mier coup de roulette, il sent que vous vous crispez et il vous dit que c'est fini. Alors vous vous détendez, mais immédiatement, il profite de la détente pour vous passer un second coup de roulette, en vous di­sant "c'est fini !" Et cela peut être fini comme cela cinq ou six fois jusqu'au moment où, effectivement, c'est fini.

Je dirais qu'un évangéliste, c'est un peu comme un dentiste. C'est celui qui dit "c'est fini !" et c'est vrai. C'est vrai en réalité que le dentiste a plus raison qu'on ne pense, parce qu'à chaque trait de fraise, il guérit, il assainit la partie blessée de la dent, donc il achève quelque chose, il porte un peu plus à sa guérison. Par conséquent, même si nous nous inter­prétons "c'est fini" par "il n'y aura plus de roulette" lui sait bien que c'est fini c'est-à-dire que ça s'amé­liore. Mais je dirais que c'est encore plus vrai pour un évangéliste parce que l'évangéliste doit faire com­prendre le même processus à ses lecteurs ou à ses auditeurs.

Dès les premiers moments de son histoire, l'Église a été comme un patient sur le fauteuil du den­tiste. Elle a eu beaucoup de malheurs, beaucoup de souffrances qui étaient toujours très difficiles à vivre. A tout moment cette Église avait la tentation de se dire "On n'en finira jamais !" Les évangélistes étaient ceux qui disaient : "Mais vous ne vous rendez pas compte, c'est vraiment fini ! Tout vous est donné!" C'est sûr que la fraise vous fait encore mal car elle est sur la dent, mais en réalité, "c'est fini !" le processus de guérison de la dent est entamé et par conséquent "c'est accompli" c'est mené à bonne fin, c'est mené à sa plénitude, même si nous souffrons encore, ça ne fait rien : "les temps sont vraiment accomplis" c'est vraiment la plénitude du tableau.

Et Luc avait une manière assez à lui de nous expliquer comment la plénitude était arrivée. Il nous l'expliquait par ces merveilleuses paraboles de la mi­séricorde. La miséricorde c'est la tendresse de Dieu qui vibre à notre cœur, qui vibre à notre souffrance et à notre détresse. Je crois qu'il n'y a pas d'expérience authentique du pardon de Dieu sans mesurer, d'une manière ou d'une autre, à quel point il faut que Dieu soit miséricordieux, bon et le cœur prêt à nous ac­cueillir, pour que nous soyons réellement pardonnés de nos péchés, c'est-à-dire que nous puissions re­commencer une vie nouvelle dans la plénitude de sa grâce. Cependant il ne faudrait pas pour autant oublier que la grandeur de Dieu a totalement rencontré l'homme jusque dans sa grande pauvreté. La miséri­corde est un signe de la fin des temps. Quand Dieu fait miséricorde cela veut dire que Dieu et l'humanité sont totalement ajustés l'un à l'autre, la miséricorde c'est le moment où la richesse de l'amour de Dieu est totalement accordée à la misère de l'homme. Miséri­corde, misère-accord, ce qui s'accorde à la misère. Or cet accord de Dieu dans la plénitude de son amour, de sa tendresse et de son pardon est totalement adapté à notre misère, à notre détresse et à notre pauvreté, si bien que les gestes de miséricorde que le Christ pose ne sont pas simplement des espèces de surcroît d'un amour déjà très grand, mais ont pour but de nous montrer que l'ajustement entre la plénitude infinie de l'amour de Dieu qui vient sauver et la détresse de no­tre péché est totalement réalisé.

Il s'ensuit que s'il y a ajustement total, il y a communion totale possible et que, désormais, cette plénitude des temps il nous faut la vivre simplement en nous exposant à la miséricorde de Dieu, pour que nous soyons remplis de sa plénitude.

Je crois que nous pouvons mettre ces deux jours que nous allons passer sous le signe de saint Luc, sous le signe de l'accomplissement, sous le signe de la plénitude. Nous avons deux sortes de plénitude à trouver dans le mystère de Dieu tel que Luc nous en montre le chemin. La première plénitude c'est effecti­vement de voir comment Lui-même nous propose de marcher progressivement vers la plénitude d'humanité qu'il veut pour nous depuis toujours. La première plénitude c'est ce travail lent, progressif qui passe par notre passion et qui doit nous amener à la résurrec­tion. Et la seconde plénitude, plus importante parce qu'elle est la source, c'est la plénitude même de Dieu qui vient s'accorder à notre misère et qui est l'objet propre de notre contemplation, qui est l'objet propre de notre vie, qui est le cœur même de notre rencontre avec Dieu.

 

 

AMEN