LA MISSION DE SAINT LUC
2 Tm 4, 6-11 a; Lc 10, 1-9
St Luc - (18 octobre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Meise : Saint luc
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e vous propose de méditer quelques instants sur un texte de saint Luc qui n'est pas lu aujourd'hui dans la liturgie, mais qui est très important : c'est le prologue de son évangile et le prologue des Actes. Saint Luc est le seul des évangélistes à expliquer au début de son ouvrage, saint Jean l'explique à la fin et a d'autres raisons pourquoi il s'est donné tout ce mal d'écrire un évangile. Et à travers le motif qu'il donne, il décrit précisément ce qu'est un évangéliste. Et comme nous fêtons aujourd'hui Luc, je crois que c'est le moment d'essayer de comprendre ce qu'est pour Luc la mission qu'il a reçue de Dieu.
"Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d'après ce que nous ont transmis ceux qui furent, dès le début, témoins oculaires et serviteurs de la Parole, j'ai décidé moi aussi, après m'être informé exactement de tout, depuis les origines, d'en écrire pour toi, l'exposé suivi, excellent Théophile, pour que tu te rendes bien compte de la sûreté des enseignements que tu as reçus."
Et au début des Actes, Luc indique le lien avec l'évangile : "J'ai consacré mon premier livre, ô Théophile, à tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le commencement jusqu'au jour ou, après avoir donné ses instructions aux apôtres qu'Il avait choisis sous l'action de l'Esprit Saint, Il fut enlevé au Ciel."
Il y a là plusieurs choses intéressantes pour comprendre ce qu'est le métier d'évangéliste. La première chose c'est "puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous." Saint Luc ne dit pas les événements qui se sont enchaînés ou qui se sont déroulés. Quand nous lisons qui se sont accomplis, c'est à cela que nous pensons. Nous pensons que Luc a fait une relation circonstanciée, détaillée de différents faits et gestes de Jésus. En réalité, il dit bien "un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous". Luc n'est pas essentiellement un historien qui relate ce qui s'est passé. Si c'était cela, ce ne ferait pas encore un évangile. Bien entendu, il faut qu'il raconte ce qui s'est passé, mais cela ne suffit pas. Il ne raconte pas ce qui s'est passé, il raconte ce qui s'est accompli. Il y a une marge. Il y a toute une nuance entre les deux termes. Ce qui s'est passé, c'est simplement ce qu'on peut voir, c'est simplement ce qu'on peut raconter. Mais ce qui s'est accompli, ce sont les mêmes événements qu'on pourrait voir ou raconter, mais au sens où ils manifestent que quelque chose est parvenu à sa plénitude. L'accomplissement signifie l'achèvement. Par conséquent, quand Luc raconte tous les épisodes de la vie de Jésus, il les raconte comme des accomplissements. Il y a quelque chose qui est plénier, qui est achevé, et c'est comme cela qu'il les raconte, en tant qu'ils accomplissent quelque chose. Or qu'est-ce qui est accompli ? C'est le projet de salut de Dieu. Par conséquent, chez Luc, il ne faut pas croire que son seul souci c'est de consigner quelques notes d'archives pour qu'on n'oublie pas Jésus. Chez Luc, le propos est délibéré : tout ce qu'a fait Jésus, tout ce qu'Il a dit accomplit pleinement ce que Dieu voulait nous donner, Et désormais, on ne pourra plus aller chercher au-delà, pour comprendre le mystère de l'amour de Dieu pour nous. C'est porté à son plein épanouissement. La fleur est pleinement éclose, ce ne sont pas simplement des pétales dispersés.
Alors, quand on veut raconter les évènements qui se sont accomplis, il faut deux choses. Il faut précisément être le "témoin oculaire" et "serviteur de la Parole". C'est effectivement la définition la plus extraordinaire d'un évangéliste "témoin oculaire", c'est-à-dire que ce qui s'est accompli ne s'est pas passé dans la tête des évangélistes, mais dans la chair du Christ. Par conséquent, il a fallu voir de ses veux la chair du Christ, il a fallu entendre de ses oreilles la parole du Christ. C'est pourquoi Luc, qui n'avait pas entendu de ses oreilles ni vu de ses veux, parce qu'il est devenu disciple de Paul plus tard, l'a décidé, lui aussi, "après s'être informé exactement de tout, d'en écrire l'exposé suivi" c'est-à-dire que Luc est la bouche des apôtres. Il est, d'une certaine manière, les yeux des apôtres. Quand il montait avec Paul à Jérusalem, il s'informait exactement de tout, mais son projet était d'abord d'enraciner sa parole et son évangile dans la chair du Christ Le premier évangile, c'est Jésus Lui-même, la bonne nouvelle, en chair et en os, c'est Jésus Lui-même. Par conséquent, les évangiles eux-mêmes ne sont que l'efflorescence de cette bonne nouvelle vivante qui est le Christ Lui-même, bonne nouvelle du Père.
Et Luc est conscient que s'il n'enracinait pas sa parole et ses écrits dans la Parole vivante de Dieu, dans l'évangile de chair et de sang qui nous a été livré en Jésus-Christ, il ne ferait pas son métier d'évangéliste. C'est pourquoi, ensuite, le témoignage oculaire aboutit "au service de la Parole". C'est-à-dire que la manière dont Luc va écrire son évangile, ce n'est pas qu'il va arranger les choses à sa manière. On dit souvent aujourd'hui que Luc, Marc, Matthieu et Jean ont écrit chacun à leur manière leur évangile du Christ. On raconte que, par exemple, quand il y a un accident le journaliste de France-Soir ou du Figaro, ou de l'Huma ne racontent pas exactement la chose de la même manière. Mais ce n'étaient pas des tendances entre les évangélistes. C'était le service de la Parole. Ce n'était pas fondé sur leur subjectivité, sur le coup d'œil qu'ils voulaient donner à l'évènement de Jésus-Christ. C'était un service qu'ils accomplissaient. Par conséquent, d'une certaine manière, l'ordre même de l'exposition est un service de la Parole vivante de Dieu. Ce n'est pas eux qui "arrangent" les choses, même si toute leur humanité est engagée dans ce processus. Elle n'y est pas engagée par une sorte de décret arbitraire en disant par exemple : Moi je vais raconter les choses comme cela parce qu'il me semble que Matthieu a un peu négligé cette affaire. Ou comme si saint Jean, trente ans plus tard, disait : Ils ont oublié des tas de choses, il y a des tas de choses qu'ils n'ont pas comprises, alors moi je vais faire le complément. C'est stupide de présenter la naissance des divers évangiles comme cela. C'est que chacun a accompli son service et c'est cela l'inspiration. L'inspiration, c'est la manière dont Dieu, par l'Esprit Saint, a mis les évangélistes au service du Christ. Par conséquent, il ne s'agit pas simplement de faire valoir la personnalité, la singularité, l'individualité de chaque évangéliste : il s'agit de montrer comment Dieu, prenant cette singularité, en a fait un service.
Enfin, il y a une dernière chose qui me paraît importante pour comprendre un évangile, et Luc en est déjà très conscient quand il dit à Théophile qu'il écrit son exposé "pour que tu te rendes bien compte de la sûreté des enseignements que tu as reçu." Si Luther avait lu cela attentivement, il n'aurait jamais dit que seule l'Écriture compte, car les évangélistes eux-mêmes étaient conscients que, quand ils écrivaient les évangiles, ce n'était pas pour fonder l'enseignement mais c'était pour se rendre bien compte de la sûreté des enseignements qu'on avait reçus. Autrement dit, ce qui est l'enseignement, c'est la foi de l'Église. Et pourquoi y a-t-il les Écritures ? Pour se rendre compte de l'authenticité de l'enseignement qu'on a reçu. Mais cela vient toujours en second temps. Les disciples, les évangélistes et Luc nous le dit ici clairement, les écrits sont là pour appuyer notre foi telle que l'Église nous la transmet, mais non pas pour la fonder. C'est précisément cela le service. Le service ce n'est pas ce qui prime sur les gens qui mangent. Quand il y a des serviteurs, cela permet aux gens de manger, mais ce qui compte c'est qu'ils mangent. Or quand nous sommes attablés à la table du Royaume, nous mangeons la Parole de Dieu que l'Église nous-donne L'Église est la nourriture même de l'enseignement de Jésus-Christ. Et il y a dans cette Église les serviteurs qui font passer les plats, mais c'est d'un autre ordre, et ce sont ceux qui ont composé "le récit circonstancié de ce que Jésus a fait", ce sont ceux qui ont écrit les évangiles.
Au cours de cette eucharistie, où nous allons recevoir le corps et le sang du Christ, demandons au Seigneur par l'intercession de Saint Luc, de bien réaliser que, à travers sa Parole qui est si nourrissante et si forte pour nous, en réalité, par le moyen même de cette Parole, c'est la plénitude de la foi qui nous créée, jour après jour dans l'Église.
AMEN