DONNER, PARDONNER, PATIENTER

2 Tm 4, 6-11 a; Lc 10, 1-9
St Luc - (18 octobre 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN

Billom : Saint Luc

S

 

aint Luc est pour nous un personnage de l'Église primitive d'une très grande discrétion. Malgré tous les éléments un peu personnels et psychologiques qu'on a voulu lui attribuer, Saint Luc ne nous apparaîtra jamais qu'à travers son oeuvre, c'est-à-dire son évangile et les Actes des apôtres. Et je crois que pour mieux le comprendre, pour mieux entrer dans son attitude profonde et la manière propre dont il a découvert l'amour du Seigneur pour lui et dont il a essayé de vivre cet amour, peut-être que le plus sûr est d'essayer de dégager les grandes lignes de force de son évangile qui sont, je pense, au nombre de trois.

La première, c'est que tout l'évangile de Luc est l'évangile du Saint-Esprit. Non pas que les autres évangélistes n'aient pas insisté sur le rôle de l'Esprit Saint dans la naissance de l'Église, mais il semble que Luc, sans doute parce qu'il était d'un milieu étranger au peuple d'Israël, parce qu'il était sans doute d'origine païenne, Luc a, mieux que les autres, souligné à quel point toute la vie de l'Église est conditionnée, est dynamisée, est causée par le souffle de l'Esprit en elle. Tout l'évangile de Luc est scandé par ces interventions un peu brutales de l'Esprit Saint. C'est le personnage central de l'évangile de Luc et des Actes des apôtres. Car l'Esprit nous est présenté avant même la naissance du Christ.

C'est l'Esprit qui va faire parler Zacharie quand il chantera son Benedictus. C'est l'Esprit qui s'empare de la chair de la vierge Marie pour qu'elle devienne la mère du Sauveur. C'est l'Esprit Lui-même qui s'empare de Jésus à travers la phrase du prophète Isaïe : "L'Esprit de Dieu repose sur Moi !" Jésus Lui-même définit sa mission comme quelqu'un qui est envoyé, qui est poussé par l'Esprit et qui va répandre cet Esprit sur la terre. Et ensuite, cet Esprit va œuvrer, à travers tous les grands épisodes de l'évangile, et finalement, l'Esprit, Lui aussi, va être à la racine et à la source de l'Église. C'est Lui qui, au jour de la Pentecôte, s'empare des apôtres qui ont peur et qui commence à les faire prêcher. L'Esprit est ce qui fait naître le Verbe. Il est ce qui fait naître la Parole. Il est ce qui fait naître le Royaume. A chaque étape décisive de l'histoire de l'Église primitive, Luc prend toujours soin de nous dire que l'Esprit était intervenu. Il était intervenu pour dire aux membres de l'Église d'Antioche : "Mettez-moi à part Paul et Barnabé pour la mission que je vais leur confier !" Et dans les derniers moments des Actes des apôtres, quand Paul monte vers Jérusalem, c'est encore l'Esprit qui, à travers Agabus, prévient Paul des souffrances qu'il va y subir et qui, ainsi, identifie Paul au Christ qui monte à Jérusalem comme lorsque le Christ Lui-même était monté de Jéricho à Jérusalem. Ainsi l'Esprit est ce qui rassemble l'Église, est le moteur de l'Église.

Et puis cet Esprit, c'est l'Esprit de Dieu c'est-à-dire qu'il est un souffle absolument insaisissable, ce qui fait que tout l'évangile de Luc, et c'est sa deuxième caractéristique est un extraordinaire mouvement. Très souvent on a noté que chez Luc la préoccupation géographique était prédominante. C'est vrai car, à tout moment, saint Luc prend soin de nous situer qu'à tel endroit Jésus se déplace, puis il part ailleurs. C'est vrai que tout le cadre de l'évangile de saint Luc est géographique au sens de cette extension progressive du Royaume, depuis la Galilée, en passant par Jérusalem, puis de Jérusalem à toutes les nations et jusqu'à Rome. Mais il ne faudrait pas se méprendre. Il ne s'agit pas d'une sorte de pur plan géographique. En réalité, c'est une géographie de l'Esprit. C'est un monde dans lequel tout bouge, tout est en mouvement de façon permanente, à tel point que tout l'évangile de Luc est construit sur de grands voyages. Tous les récits de l'enfance, c'est une affaire de va-et-vient, de voyages entre Nazareth et les collines de Galilée, puis il faut repartir à Bethléem pour la naissance du Christ, le conduire à Jérusalem où on le retrouve au Temple. Il y a une sorte de mouvement incessant. Cela n'arrête pas ! Le Royaume de Dieu ne peut pas tenir en place. C'est exactement la perception de saint Luc. Le Royaume de Dieu, la Parole de Dieu, à partir du moment où elle est lancée sur la terre, ne peut plus rester immobile. L'esprit missionnaire de Luc, c'est cela. C'est que, à partir du moment où l'on s'engage sur le chemin de l'évangile, on marche avec Jésus. Et marcher avec Jésus, c'est accepter cette espèce d'itinérance, d'inconfort et de mouvement permanent.

Ainsi tout l'évangile de Luc, et ensuite les Actes, c'est une sorte d'immense navigation, d'immense mouvement de la Parole de Dieu à travers le monde entier. Mais dans tout cela ce n'est pas une optique de conquête, c'est plus exactement la dynamique même et le mouvement même de la Parole de Dieu sous l'impulsion de l'Esprit.

Et cette Parole ne se contente pas de voyager géographiquement, et c'est le troisième thème de l'évangile de Luc et des Actes, c'est que cette Parole voyage aussi au fond des êtres. Cette Parole c'est quelque chose qui bouge à l'intérieur de nous-mêmes et qui débouche dans une pratique. Une pratique, il faut bien l'entendre au sens d'une manière d'être. En réalité, et ceci c'est un peu un test, la plupart du temps, lorsque nous parlons des Actes des apôtres, nous pensons aux faits et gestes des apôtres. Mais il ne faudrait pas traduire les faits et gestes comme les hauts faits, comme lorsque dans une épopée on raconte les grands évènements qui se sont passés. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Actes des apôtres, cela signifie la pratique des apôtres, la manière même dont les apôtres ont vécu. Tout l'enseignement de Luc consiste à montrer comment la Parole de Dieu qui s'enracine dans l'Esprit et qui a été prêchée par le Christ, et qui a voyagé par toute la terre, voyage à travers tout notre être. Que ce soit l'évangile ou que ce soient les Actes des apôtres, c'est cette pratique de la Parole de Dieu, au sens où elle nous fait adopter un comportement, une manière d'être nouvelle. Et pour saint Luc cette pratique se résume autour de trois grands thèmes : Le premier c'est donner, le deuxième c'est pardonner, et le troisième c'est patienter.

Il faut donner car, pour Luc, c'est cela qui est le cœur même de la koïnonia, de la communauté chrétienne. C'est la communauté des dons. C'est ce premier portrait de l'Église se primitive où tout le monde vend ses biens puis en apporte le revenu pour le partager. C'est la première demande du Pater : "Donne-nous notre pain de ce jour !"

Ensuite pardonner et c'est tout le thème de la miséricorde chez Luc. C'est ce que Dieu a fait pour le monde et par conséquent, à partir du moment où nous sommes investis de la Parole de Dieu, nous ne pouvons pas faire autre chose que de pardonner à notre tour Mais cela c'est l'emprise de la parole de Dieu sur nous, du Verbe vivant de Dieu qui a pris chair en nous qui nous permet de le faire, et c'est une autre demande du Pater.

Et le troisième, c'est de patienter car la venue du Royaume est affaire d'endurance, de patience. Là encore, dans Luc, on voit à plusieurs reprises, soit dans les évangiles soit dans les Actes, comment les apôtres, dans l'entourage de Jésus, témoignent de cette endurance, de cette impatience de voir venir le Royaume. Et c'est pour cela que les apôtres, vous le remarquerez au moment de l'Ascension, la dernière question dont ils entretiennent le Christ c'est : "Quand le Royaume va-t-il venir ?" Et le Christ répond en disant que c'est le secret du Père et qu'il faut vivre dans la patience de Dieu, parce que Dieu a été patient à l'égard du monde, il faut que nous-mêmes, les uns vis à vis des autres, nous nous encouragions à la patience du Royaume c'est-à-dire d'attendre vraiment sa venue.

Qu'aujourd'hui, par l'intercession de saint Luc, nous essayions, d'abord de nous laisser saisir par l'Esprit, ensuite de nous laisser guider là où il voudra nous emmener, dans cette espèce de mobilité profonde qui est simplement l'accompagnement du Christ sur tous les chemins de la terre, et enfin que nous nous laissions saisir par cette pratique des apôtres, c'est-à-dire de donner, de pardonner et de patienter.

 

AMEN