UN TÉMOIN PRÉCIEUX
2 Tm 4, 6-11 a; Lc 10, 1-9
St Luc - (18 octobre 1982)
Homélie du Frère Michel MORIN
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ous célébrons donc la fête de Luc comme évangéliste et compagnon de Paul, deux titres qui sont dans sa personne et dans sa mission, comme dans sa sainteté, inséparables. Saint Irénée qui fut évêque de Lyon dans la seconde partie du deuxième siècle, et qui était originaire d'Asie Mineure donc d'un pays que Luc, en suivant Paul, a souvent fréquenté, écrit ceci dans un de ses livres : "Ainsi Matthieu publia-t-il chez les Hébreux dans leur propre langue, une forme écrite d'évangile, à l'époque où Pierre et Paul évangélisaient Rome et y fondaient l'Église. Après la mort de ces derniers Marc, le disciple et l'interprète de Pierre, nous transmit, lui aussi, par écrit, ce que prêchait Pierre. De son côté Luc, le compagnon de Paul, consigna en un livre, l'évangile que prêchait celui-ci. Puis Jean le disciple du Seigneur, celui-là même qui avait reposé sur sa poitrine, publia lui aussi l'évangile tandis qu'il séjournait à Ephèse, en Asie."
Dans un autre texte extrêmement important pour l'Église, qui est de la même période, le Canon de Muratori, un texte latin de la fin du second siècle qui codifie la liste des ouvrages de l'Ancien et du Nouveau Testament dans une liste officielle qui forme la Tradition catholique comme étant les livres inspirés et donc porteurs de la révélation divine, ce Canon de Muratori porte ceci : "Le troisième évangile est selon Luc. Luc est ce médecin qui, après l'Ascension du Christ, fut emmené par Paul comme compagnon de ses voyages et qui écrivit, en son nom, selon la pensée de Paul. Cependant, il ne vit pas lui-même le Christ dans la chair."
Un autre texte, un peu plus tardif, qui s'appelle le prologue anti-marcionnite nous parle aussi de Luc comme auteur de l'évangile. Ce prologue est un ouvrage écrit contre l'hérésie de Marcion qui, dans le second siècle répandait une doctrine refusant l'autorité des livres de l'ancien Testament et de la plupart des livres du nouveau Testament, sauf l'évangile de Luc qu'il reconnaissait mais qu'il avait beaucoup déformé et édulcoré. Ce livre contre l'hérésie de Marcion dit ceci : " L'auteur de l'évangile est un certain Luc, syrien originaire d'Antioche et médecin. Plus tard, il a suivi Paul jusqu'à son martyre. Servant le Seigneur sans faute il n'eut pas de femme et n'engendra pas d'enfant. Il mourut en Béotie, rempli du Saint Esprit, âgé de quatre vint quatre ans. Comme des évangiles avaient déjà été écrits par Matthieu en Judée et Marc en Italie, c'est sous l'inspiration du Saint Esprit qu'il écrivit dans les régions d'Achaïe, cet évangile. Il expliquait, au début, que d'autres évangiles avaient été écrits, avant le sien, mais qu'il lui avait paru de toute nécessité, d'exposer, à l'intention des fidèles d'origine grecque, un récit complet et soigné des événements."
D'autres auteurs, comme Tertullien, Origène ou Eusèbe de Césarée dans son Histoire Ecclésiastique, sont d'accord et témoignent que c'est bien Luc l'auteur de ce troisième évangile, que nous connaissons aujourd'hui.
Luc est l'auteur du troisième évangile et aussi, vous le savez, des Actes des apôtres, ce qui fait que nous savons, par ces deux écrits, qui n'en forment d'ailleurs qu'un seul en deux étapes de l'histoire du Christ et de l'Église. Nous savons qu'il a médité, qu'il a contemplé et qu'il a connu le cœur même du Christ, à partir de son évangile et qu'il a participé également à l'extension de cet évangile. Non seulement il l'a reçu dans son cœur, dans son esprit, mais il y a travaillé de ses mains. Il a parcouru les villes et les pays, comme il le dit lui-même des soixante-douze disciples, en compagnie de Paul, l'autre témoin, pour annoncer cet évangile. Il a travaillé dans le champ du Seigneur, parmi les loups et parmi les ennemis. Il a connu toutes les tracasseries et toutes les angoisses que Paul a connues. Ce n'est donc pas simplement un témoin de la contemplation de l'évangile, c'est aussi éminemment un témoin de la mission de cet évangile, partout dans le monde.
Avec saint Luc, c'est l'intime qui devient l'universel, c'est le secret qui est divulgué sur tous les toits du monde, sur tous les toits des maisons et des villes. C'est le feu de l'Esprit qui est répandu jusqu'aux extrémités de la terre. C'est la grâce qui vient illuminer tous les hommes au plus loin de leur culture ou de leur pays. C'est la résurrection qui est annoncée à toutes les nations, en commençant par Jérusalem, comme il le dit lui-même à la fin de son évangile. C'est la gloire de Dieu, cette gloire de Noël, qui est chantée sous tous les cieux et c'est cette paix qui est proclamée à tous les hommes de bonne volonté.
Saint Luc est ce témoin de l'intime secret de Dieu qui est destiné à être connu par tous les hommes, où l'intime devient universel pour que tous les hommes puissent connaître cette intimité du cœur de Dieu par l'évangile de son Fils.
Il y a un midrash, c'est-à-dire un commentaire rabbinique, qui dit que Israël se comprenait comme étant une brebis au milieu de soixante-douze loups. Mais avec cette très forte conscience qu'Israël était mené, guéri, soigné, mené au repos par le berger, par le pasteur. Or, nous avons lu dans l'évangile, tout à l'heure, que le Christ a envoyé soixante-douze disciples au milieu des loups. Et nous savons, par le chapitre dixième de la Genèse, qu'il y avait soixante-douze nations, car lorsque, après le déluge, la terre a été repeuplée, il nous est raconté, de façon généalogique, le repeuplement de la terre et l'on peut compter soixante-douze peuples qui figurent les soixante douze nations païennes, auxquelles sont envoyés les soixante douze disciples afin qu'elles deviennent, elles aussi, le seul peuple d'Israël.
Et saint Luc sait bien que ce peuple d'Israël, comme l'Église d'aujourd'hui est bien une brebis envoyée au milieu de loups. Mais c'est cette brebis-là qui, au milieu des loups, témoigne qu'il y a un pasteur qui peut faire en sorte qu'un jour, les loups deviennent des brebis. C'est ce que d'ailleurs saint Jean Chrysostome dit de Saint Paul quand il l'appelle de façon affectueuse : "ce loup qui est devenu une brebis, puis un pasteur."
Au cours de cette eucharistie, nous prierons saint Luc, pour que nous soyons comme lui, attirés par l'intime de cet évangile, par ce pardon, par cette lumière, par cette gloire et cette paix qui nous vient de Dieu, par la vie, par l'activité, par la mort et par la résurrection du Christ. Mais nous le prierons aussi pour que, ce que nous recevons dans l'intime de notre cœur et qui fait notre joie, qui fait notre nourriture, notre paix et notre espérance, nous sachions aussi l'annoncer au monde. Si nous n'avons pas comme Paul la vocation d'être apôtre des nations, peut être et sûrement, nous avons, comme Luc, celle d'être évangélistes et compagnons de l'apôtre.
AMEN