IGNACE TÉMOIN DISCRET DE L'AMOUR DE DIEU

Rm 8, 31 b-39 ; Jn 12, 24-26
St Ignace d'Antioche - (17 octobre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, la figure de saint Ignace d'Antioche que nous fêtons aujourd'hui ne nous est pas tellement familière, peut-être les plus savants d'entre nous qui ont fait un peu d'histoire de la théologie ont une vague idée que cet homme a écrit quelques lettres dans les dernières années de sa vie.

J'aimerais simplement souligner un aspect de ce que représente saint Ignace. C'est un évêque des toutes premières générations chrétiennes. Quand il meurt vers les années 110, il a sans doute plus de soixante-dix ans, ce qui à l'époque était un record, la longévité n'était pas la même qu'aujourd'hui. Il passait pour être un vieillard. Il est né vers les années quarante ou cinquante, peu de temps après la mort de Jésus, c'est presque un contemporain du Christ. Il est né dans une ville, Antioche, qui était à peu près à quatre cents kilomètres au nord de Jérusalem. C'est encore une ville aujourd'hui qui est en Turquie, et là il y avait une communauté chrétienne, une sorte de communauté pilote. La communauté de Jérusalem avait été quasiment désertée à la suite de la révolte juive qui avait entraîné la répression romaine sans pitié. Une des Églises qui était la plus vigoureuse était celle d'Antioche. Elle avait vu défiler des hommes très célèbres : saint Paul, saint Pierre y avait vécu un certain nombre d'années, et c'est sans doute dans cette ville d'Antioche que Matthieu avait écrit son évangile.

Il faut imaginer une toute petite communauté, cinq, six cents personnes maximum, et cependant, une communauté extrêmement vivante parce qu'Antioche était le grand centre commercial de l'époque, c'était l'articulation entre l'Orient et l'Occident. C'était le passage obligé de tout ce qui arrivait de Perse, de Chine, de l'Inde de l'époque, le commerce de la soie, des épices, des parfums. Tout cela arrivait à Antioche pour ensuite repartir vers les grandes villes du bassin méditerranéen. Ces chrétiens vivaient immergés dans une ville d'une vitalité incroyable. Cette vitalité commerciale et économique était doublée d'une vitalité intellectuelle peu commune puisque l'appareil culturel était très développé. Ces chrétiens étaient plongés dans un bouillonnement d'idées qui venaient de partout. De l'Orient, il y avait des sages, ce qu'on appellerait aujourd'hui des yogis qui vivaient à Antioche, on en a plusieurs attestations, il y avait les religions égyptiennes, les religions à mystères, les religions nouvelles qui s'appelaient à gnoses, et parmi ces religions nouvelles il y avait aussi la religion chrétienne.

Cette toute petite communauté était là comme perdue tout comme les chrétiens aujourd'hui dans nos villes. Les communautés, que ce soit dans Paris, dans New York, ne sont plus, et de loin, la majorité de la population, et cependant, ces petites communautés étaient un ferment très profond et très réel. Ignace a été nommé évêque, sans doute qu'à l'époque, on choisissait un des hommes les plus compétents et dévoués, et pour quelle raison, on n'en sait rien, Ignace a été arrêté. Il n'y avait pas d'enquêtes très poussées, si on voulait porter le soupçon sur quelqu'un et sur une communauté, on arrêtait deux ou trois de ses dirigeants, et c'est ce qui est arrivé à saint Ignace. Il n'a pas été interrogé et mis à la question sur place à Antioche, mais il a été emmené à Rome pour y être martyrisé.

On ne connaît pas les circonstances ni de l'arrestation ni du procès, mais il y a une chose qu'on connaît et qui est merveilleuse, il a fait le voyage par bateau, par petites étapes, pratiquement trois mille kilomètres entre Antioche et Rome, c'était de la navigation côtière car il fallait charger des personnes, des cargaisons, en décharger d'autres, etc … Ignace a fait de son voyage vers la mort un témoignage extraordinaire : chaque fois qu'il s'arrêtait dans une ville, il écrivait, ou il rencontrait la petite communauté du lieu avec son évêque. On a ainsi gardé une collection d'une quinzaine de lettres de saint Ignace écrivant aux petites communautés de son temps. C'est un témoignage magnifique de ce que pouvait être la communion des Églises. Ses lettres sont une restitution du lien de communion, d'amitié, de chaleur humaine et de charité qui existait entre toutes ces communautés. Les nouvelles circulaient entre ces communautés, Ignace devait les connaître, et chaque fois, il envoyait des recommandations très précises à chacune de ces communautés. Ces quelques lettres sont devenues un petit ensemble très intéressant pour deux raisons : la communion qu'il y a entre les gens, chaque évêque est capable de dire quelque chose d'important à chacune des communautés. C'est le génie de saint Ignace que d'avoir montré que quand on est évêque d'un endroit, on est porteur également du souci de toutes les Églises comme le disait déjà saint Paul. Contrairement à ce qu'on pense, l'évêque d'Aix ne s'occupe pas que de l'évêché d'Aix, mais il a le souci par sa fonction, de toutes les Églises, en communion avec les autres évêques. La deuxième chose qui est encore plus belle, c'est qu'il savait qu'il s'avançait vers la mort. Arrêté dans des circonstances un peu obscures, le soupçon du christianisme n'était pas très facile à démonter en tant que soupçon, il savait que d'une manière ou d'une autre, la mort était au bout du chemin.

Il a écrit une lettre très belle, il savait qu'en arrivant à Rome, les chrétiens de Romme allaient essayer, par trafic d'influence de le faire libérer. Il a écrit à ces chrétiens, anticipant son arrivée, et il leur a dit : non, je suis arrêté, je veux vivre pour le Christ, je veux témoigner pour le Christ jusqu'au bout, ne faites pas une démarche pour m'empêcher de témoigner. Et il écrit cette phrase qui nous est surtout connue par Alphonse Daudet : "Je veux être le froment très pur du Christ qui sera moulu par la dent des bêtes". Il savait très bien ce qui l'attendait, il allait être jeté aux lions dans un des cirques de Rome, pour amuser la galerie. Il a dit qu'il préférait cela, il avait donné sa vie au Christ, il était vieux, et il voulait la donner entièrement. C'est un témoignage de confiance et d'espérance dans l'amour de Dieu qui ne l'abandonnera pas même dans la mort.

Ignace peut être un compagnon de notre vie sur notre route. Chacun d'entre nous, d'une manière ou d'une autre a été affronté de façon très dure à des problèmes de séparations, de deuils, de souffrances terribles. Saint Ignace est comme un compagnon très discret qui nous dit que la mort ce n'est pas le dernier moment, ce n'est pas le point final, il y a quelque chose, et saint Ignace a su en témoigner de façon très discrète et humble, de cette force et de cette puissance de la résurrection du Seigneur dans la vie de chacun des humains.

Que saint Ignace ainsi, nous accompagne et nous réconforte et nous aide à affermir en nous cette confiance dans la résurrection de Dieu qui ne veut perdre aucun de ceux qu'il a créé.

 

 

AMEN