LE MARTYRE ET LE BAPTÊME
Rm 8, 31 b-39 ; Jn 12, 24-26
St Ignace d'Antioche - (17 octobre 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, au tout début du deuxième siècle, vers l'an 115, l'évêque d'Antioche, en Syrie, Ignace, condamné au supplice des bêtes, est envoyé à Rome pour y subir le martyre. Sur le chemin qui le conduit ainsi d'Antioche vers Rome, il reçoit des délégations de toutes les Églises d'Asie mineure, qui viennent le saluer comme sur un chemin de triomphe et il écrit à ces diverses Églises pour les encourager dans l'unité et la recherche de la paix.
Il écrit aussi aux romains, qu'il ne connaît pas encore, pour les supplier de ne pas intervenir en sa faveur, de ne pas profiter de quelque relation qu'ils auraient dans le gouvernement de Rome, pour lui éviter le martyre. Au premier abord, nous sommes un peu surpris et même choqués par les paroles d'Ignace, car il supplie les romains de le laisser mourir. Il ira jusqu'à avoir des paroles qui nous semblent presque insoutenables : "Puissé-je jouir des bêtes qui me sont préparées, je souhaite qu'elles soient promptes pour moi et je les flatterai pour qu'elles me dévorent aussitôt. Feu et croix, troupeau de bêtes, lacérations, écartèlement, mutilations des membres, que les pires fléaux tombent sur moi". Ce désir de la mort pourrait nous sembler quelque chose de malsain, si Ignace ne nous manifestait la signification profonde de ce désir. En effet, à la dernière phrase que je viens de lire, "que les pires fléaux du diable tombent sur moi", il ajoute : "Pourvu seulement que trouve Jésus-Christ". Voilà son désir : trouver le Christ. Ailleurs, il dira : "Ce que je désire, c'est le Christ qui est mort pour moi, ce que je cherche, c'est Jésus qui est ressuscité pour moi". Et encore il dira : "Dieu a permis que l'évêque de Syrie fut trouvé en lui, me faisant venir du Levant au couchant, pour me coucher loin du monde vers Dieu et pour me lever en Lui".
C'est donc le désir de Dieu qui submerge l'âme de saint Ignace et s'il veut mourir, ce n'est pas par haine de la vie, c'est par désir de la vie véritable. Ce désir est profondément trinitaire. Ce qu'il désire, c'est se lever en Dieu. Ce qu'il désire, c'est que se lève dans son cœur une voix qui murmure : "Viens vers le Père". C'est vraiment aller vers le Père, accomplir le chemin qui depuis notre création qui nous a fait jaillir du cœur du Père, nous conduit à retourner à ce cœur du Père, c'est l'accomplissement de ce chemin qui est au cœur du désir d'Ignace. Pour accomplir ce chemin, il sait que son guide, son seul modèle, c'est Jésus-Christ, aussi dira-t-il : "Laissez-moi accomplir la Passion du Christ. Laissez-moi être un imitateur de la Passion de Jésus, mon Dieu". Et pour être imitateur de cette Passion, il faut qu'il ait en lui la vie de l'Esprit, dont il dira :"Il n'y a plus en moi d'amour pour le monde, mais une eau vive". Et nous savons bien que dans tout l'évangile et toute la Bible, cette eau vive c'est une image de l'Esprit, une eau vive qui murmure, et c'est cette eau vive qui dit en lui :"Viens vers le Père".
C'est donc animé par l'Esprit qu'il va imiter le Christ pour parvenir au Père. Toute la mystique d'Ignace est celle de la vie même de la Trinité, il s'agit pour lui d'arriver jusqu'à la vie. D'ailleurs, il le dit : "Laissez-moi renaître. Laissez-moi vivre mon enfantement approche". Il sait qu'à travers cette mort, c'est un enfantement nouveau, une vie nouvelle qui va surgir en lui. Il dit encore :"Si vous laissez les bêtes me dévorer, alors, je serai vraiment le disciple". Il dira même :"Alors, je serai un homme. L'homme véritable tel qu'il a été créé par Dieu, c'est celui qui est appelé à entrer dans cette vie de Dieu, à partager cette vie de Dieu, à être intégré entièrement dans l'amour trinitaire. Laissez-moi arriver là, alors, je serai un homme".
Ce désir d'Ignace est tout entier traversé par les images des sacrements. Sans cesse, il se réfère au baptême, à l'eucharistie : "Cette eau vive de l'Esprit, n'est-ce pas l'eau vive du baptême". Et encore, allant d'Antioche vers Rome, il va du Levant vers le couchant, ce qui est le contraire de la démarche du catéchumène baptisé, qui se détournant du couchant, le lieu de la mort, le lieu du prince de ce monde, il se tourne vers l'Orient, le lieu du soleil levant, le lieu de la Résurrection, et marche vers l'Orient en traversant la piscine baptismale, si donc son itinéraire apparemment semble contraire à celui du baptême, il le corrige aussitôt : "Venant du Levant au couchant, il est bon de se coucher loin du monde dans la mort, mais de se coucher vers Dieu pour se lever en Lui". C'est le mot même de la Résurrection.
C'est donc animé par toute la spiritualité même de son baptême, que Ignace marche vers la mort. De même, l'eucharistie est au centre de sa recherche et de son désir. Il dit : "Ce que je veux, c'est le pain de Dieu qui est la chair du Christ, et pour boisson, je veux son sang, qui est l'amour incorruptible". Non seulement, il veut pouvoir se nourrir du corps du Christ, boire son sang, mais il veut devenir lui-même sacrifice avec le Christ. Il aura cette parole nerveuse que nous allons chanter dans quelques instants : "Je suis le froment de Dieu, je suis le grain de blé de Dieu. Je suis moulu par la dent des bêtes pour être trouvé un pur pain du Christ". Le martyre devient hostie, pain, comme le corps du Christ. C'est le Christ qui vit en lui, c'est la chair du Christ qui meurt et ressuscite en lui.
Ainsi, frères et sœurs, en nous approchant de l'eucharistie tout à l'heure, demandons à Ignace de mettre dans notre cœur les sentiments qui étaient dans le sien. Nous sommes invités non seulement à manger le corps du Christ, et à boire son sang, mais à devenir avec le Christ, le pain de Dieu, à être unis à son sacrifice, à donner nous aussi, note vie avec le Christ, pour ressusciter avec Lui dans l'amour du Père.
AMEN