LE RÉALISME DE LA FOI

Rm 8, 31 b-39 ; Jn 12, 24-26
St Ignace d'Antioche - (17 octobre 1994)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

P

ar une lettre de saint Basile de Césarée, nous avons un témoignage radical sur saint Ignace d'Antioche. Il rapporte que cet évêque d'An­tioche, second successeur de saint Pierre, avait été envoyé de Syrie à Rome pour y être dévoré par les bêtes, à cause de son témoignage pour le Christ. Le long voyage, fait sous la surveillance de gardiens, comportait plusieurs étapes où on lui permettait d'écrire et de recevoir les communautés chrétiennes qui existaient déjà. C'est ainsi qu'Ignace a laissé une lettre à l'Église d'Ephèse, lettre dans laquelle il parle du pasteur Onésime, une autre à l'Église de Magnésie, une autre encore où il fait mention de l'évêque Da­mase à l'Église de Thralles et aussi une lettre à l'Église des Romains avant son arrivée et enfin une lettre à celle de Smyrne, de Troas et de Philadelphie. Tout en dernier, il demande à Polycarpe évêque de Smyrne, d'être le pasteur du troupeau qu'il laisse puis­que lui part à Rome et que ce troupeau est donc sans pasteur.

Ces lettres sont donc reçues comme authenti­ques, lettres qui nous mettent en relation avec un té­moignage vivant, frémissant de la présence des pre­miers apôtres. Je voudrais, à travers quelques cita­tions, vous donner le goût et l'envie de découvrir cette personnalité très riche, très humaine, très profonde et très chaleureuse de saint Ignace. Il ne court pas au martyre en méprisant le monde qui l'entoure. C'est un homme qui a mûrement médité cette parole et qui a connu la résistance dans son propre être de cet évan­gile qui prend du temps pour être compris, reçu et épousé. Il écrit aux romains : "Je ne veux pas que vous plaisiez aux hommes, mais je veux que vous plaisiez à Dieu comme en fait vous lui plaisez déjà. Pour moi, (par son martyre), jamais je n'aurai une telle occasion d'atteindre Dieu. Et vous, si vous gar­dez le silence, vous ne pouvez souscrire à une œuvre meilleure. Si vous gardez le silence à mon sujet, je serai à Dieu, mais si vous aimez ma chair, il me fau­dra de nouveau courir. Ne me procurez rien de plus que d'être offert en libation à Dieu tandis que l'autel est encore prêt, afin que réunis en chœur dans la cha­rité, vous chantiez au Père, dans le Christ Jésus, parce que Dieu a daigné faire que l'évoque de Syrie fût trouvé digne, fût trouvé l'ayant vu venir du levant au couchant. Et il est bon de se coucher, loin du monde, vers Dieu pour se lever en Lui."

"Rien ne me servira des charmes du monde, ni royaumes de ce siècle. Il est meilleur pour moi de mourir au Christ Jésus que de régner sur les extré­mités de la terre. Celui que je cherche est mort pour nous, Lui que je veux, est ressuscité pour nous. Mon enfantement approche. Pardonnez-moi, frères, ne m'empêchez pas de vivre, ne veuillez pas que je meure. Celui qui veut être à Dieu, ne le livrez pas au monde, ne le séduisez pas par la matière. Laissez-moi recevoir la pure lumière. Quand je serai arrivé là, je serai un homme. Permettez-moi d'être un imitateur de la passion de mon Dieu. Si quelqu'un a Dieu en lui, qu'il comprenne ce que je veux, qu'il ait compassion de moi, connaissant ce qui m'étreint."

"Que la jalousie n'habite pas en vous. Et quand je serai près de vous, je vous implore, ne me croyez pas. Croyez plutôt ce que je vous écris. C'est bien vivant que je vous écris, désirant de mourir, mon désir terrestre a été crucifié. Il n'y a plus en moi de feu pour aimer la matière, mais en moi une eau vive qui murmure et qui au-dedans de moi dit "Viens vers le Père !" Je ne me plais plus à une nourriture de corruption ni aux plaisirs de cette vie. C'est le pain de Dieu que je veux qui est la chair de Jésus-Christ et pour boisson je veux son sang qui est l'amour incor­ruptible."

Un seul élément que je rajoute à ces phrases qui n'ont pas besoin de commentaire, tant elles irra­dient d'amour, d'expérience humaine, de profondeur spirituelle. C'est son réalisme qui fait dire à saint Ignace qu'il craint que près d'eux, il ne se plaigne et ne demande qu'on le sauve du martyre qu'il désire pourtant de tout son cœur. C'est pourquoi il dit : "Croyez plutôt ce que je vous écris que ce que je vous dirai lorsque je vous verrai". Et surtout cette petite phrase : "Laissez-moi recevoir la pure lumière quand je serai arrivé là, je serai un homme." Saint Ignace identifie donc cette pleine humanité qui commence à naître en lui au chrétien qui a toujours été vivant et qui a suivi le Christ. Pour saint Ignace, être chrétien, c'est être homme, c'est suivre Dieu fait homme qui lui-même a ouvert les portes de la passion par l'amour. Saint Ignace épouse totalement cet amour. Recevons son témoignage de l'amour d'un homme pour son Dieu et, à sa suite, prenons, nous aussi, notre chemin.

 

 

AMEN