LE DÉSIR D'AMOUR

Rm 8, 31 b-39 ; Jn 12, 24-26
St Ignace d'Antioche - (17 octobre 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

T

out au long de son chemin d'Antioche à Rome pour y subir le martyre saint Ignace écrivait des lettres aux Églises qui le visitaient sur ce chemin. Il a écrit ainsi six lettres aux différentes égli­ses d'Asie puis une septième adressée à l'Église de Rome qu'il ne connaissait pas. Cette lettre est un plai­doyer pour son martyre. Ignace savait que certains chrétiens de Rome pouvaient avoir des relations assez influentes dans les milieux proches du pouvoir impé­rial et pourraient peut-être lui éviter le martyre. La persécution menée contre Ignace était purement locale et limitée à l'Église de Syrie. Sans doute faisait-on venir cette victime jusqu'à Rome pour alimenter les jeux du cirque dont les Romains étaient friands. C'était un spectacle au goût de l'époque de voir des hommes dévorés par les bêtes.

Cette lettre nous pose un problème grave, ce­lui du rapport du chrétien avec la souffrance. Ignace emploie des termes à peine soutenables.

"C'est de bon cœur que je vais mourir pour Dieu, si du moins vous ne m'en empêchez pas. Je vous en supplie, n'ayez pas pour moi une bienveillance inopportune. Laissez-moi être la pâture des bêtes par lesquelles il me sera possible de trouver Dieu. Je suis comme un froment de Dieu. Je dois être moulu par la dent des bêtes pour être trouvé un pur pain du Christ. Flattez plutôt les bêtes pour qu'elles soient mon tom­beau et qu'elles ne laissent rien de mon corps. C'est alors que je serai vraiment disciple de Jésus-Christ !" Il continue : "Puissé-je jouir des bêtes qui me sont préparées. Je souhaite qu'elles soient promptes pour moi et je les flatterai pour qu'elles me dévorent rapi­dement, non comme certains dont elles ont eu peur et qu'elles n'ont pas touchés. Et si par mauvaise volonté, elles refusent, moi je les forcerai."

"Feu et croix, troupeau de bêtes, lacérations, écartèle ment, dislocation des os, mutilation des membres, mouture de tout le corps, que les pires fléaux du diable tombent sur moi, pourvu seule ment que je trouve Jésus-Christ !"

Ces paroles sont terriblement excessives. Il y a là un désir du martyre qui n'est pas du tout malsain. Il n'y a pas dans les paroles de saint Ignace de com­plaisance un peu masochiste dans la souffrance mais il y a incontestablement un désir de mourir, un désir de mourir pour le Christ, de souffrir pour le Christ et de subir les pires tortures pour le Christ. Alors com­ment comprendre cela ? Les chrétiens sont-ils des gens qui ont une secrète connivence avec la souf­france, qui s'y complaisent, qui y trouvent je ne sais quelles délices qui ne seraient pas tout à fait confor­mes à ce que nous pensons de l'évangile et de la ré­vélation de Dieu qui a créé le monde, ce monde qui est beau, qui est bon, que nous devons aimer et non pas avoir en dégoût qui nous pousserait à nous jeter dans la souffrance pour la souffrance ?

Les paroles d'Ignace nous donnent la seule clé vraie de ce problème : "Pourvu que je trouve Jésus-Christ !" Et dans d'autres passages il ajoute : "Par­donnez-moi, je le sais, c'est maintenant que je com­mence à être un disciple. Si je souffre, je serai libéré par Jésus-Christ, je renaîtrai en Lui. Rien ne me ser­vira des charmes du monde ni des royaumes de ce siècle. Il est meilleur pour moi de mourir pour m'unir au Christ Jésus que de régner sur les extrémités de la terre. C'est Lui que je cherche qui est mort pour nous, Lui que je veux qui est ressuscité pour nous. Frères, pardonnez-moi, l'enfantement approche. Ne m'empê­chez pas de vivre. Celui qui veut être à Dieu, ne le livrez pas au monde. Laissez-moi recevoir la pure lumière. Quand je serai arrivé là, je serai vraiment un homme. Permettez-moi d'être un imitateur de la Pas­sion de mon Dieu. Si quelqu'un a Dieu en lui, qu'il comprenne ce que je veux et qu'il ait compassion de moi, connaissant ce qui m'étreint. Mon désir de la terre a été crucifié. Il n'y a plus en moi de feu pour aimer la matière, mais en moi coule une Eau vive qui murmure : viens vers le Père !"

La seule explication du désir d'Ignace c'est son amour passionné pour le Christ. Le désir qui l'étreint c'est d'être un imitateur du Christ. Il veut mourir parce que le Christ est mort. Il veut mourir pour le Christ parce que le Christ est mort pour lui. La Passion du Christ a été une folie d'amour de Dieu pour les hommes. Dieu qui est la vie a accepté de mourir et de mourir dans l'infamie de la croix. Cette folie d'amour se communique à Ignace.

Nous n'avons pas à désirer la souffrance, la maladie, le mal ou la mort. Il n'y a qu'une chose que nous devons désirer, c'est qu'il y ait dans notre cœur un amour assez grand pour que nous puissions sup­porter et offrir les souffrances qui nous serons don­nées. Ce qui compte, ce n'est pas la souffrance, c'est l'amour. Et si nous n'avons pas assez d'amour dans notre cœur pour supporter la souffrance, alors elle nous déchire, nous écrase et nous détourne de Dieu. Il nous faut donc supplier pour que nous soit donné cet amour afin que la souffrance ne soit pas un repliement sur nous-même ou une révolte, mais une occasion de nous unir plus étroitement au Christ qui a voulu souf­frir et mourir pour nous.

 

 

AMEN