VOIR JÉSUS
Rm 8, 31 b-39 ; Jn 12, 24-26
St Ignace d'Antioche - (17 octobre 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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u premier abord, on ne voit pas très bien le rapport entre la question de ces Grecs qui veulent "voir Jésus" et la réponse que fait Jésus : "Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul, mais s'il meurt il porte beaucoup de fruit." En fait cette question des Grecs qui, dans son premier sens, était seulement l'expression de la curiosité, du désir de voir un personnage dont tout le monde parle, a une connotation plus profonde. Le désir de "voir Jésus", c'est le désir le plus intense, le plus intérieur du cœur de l'homme, c'est le désir de voir Celui que nous aimons, de voir Celui qui est le sens et le centre de toute notre vie. Et si nous lisons cet évangile aujourd'hui, c'est parce que ce désir de "voir Jésus" est la clé de la vie et de la mort de saint Ignace d'Antioche. Et cette clé nous est proposée pour ouvrir le secret de notre propre vie : "Voir Jésus". Et à ce moment-là, la réponse de Jésus prend tout son sens. Si nous voulons voir Jésus, il faut le suivre, il faut marcher avec Lui. Et marcher avec Lui, c'est donner sa vie comme le grain de blé qui accepte de tomber en terre pour mourir afin de vivre. Ces paroles de Jésus sont prononcées juste à la veille de sa Passion. C'est l'invitation à ceux qui veulent le voir à mettre leurs pas dans ses pas, comme saint Ignace d'Antioche, qui nous dit : "Qu'ai-je à faire des royaumes de ce monde ? Il est bon pour moi de mourir pour m'unir au Christ Jésus, plus que de régner jusqu'aux extrémités de la terre."
S'il y a quelque chose d'extraordinaire dans les lettres de saint Ignace d'Antioche, c'est ce désir passionné, véhément, ce désir sans limites de suivre le Christ, de le connaître, de l'imiter, de le voir et de l'étreindre. "C'est Lui que je cherche, Lui qui est » mort pour nous, Lui que je veux qui est ressuscité pour nous. Laissez-moi recevoir la pure lumière. Laissez-moi imiter la passion de mon Dieu. Quand je serai arrivé là, je serai un homme."
Passion de saint Ignace d'Antioche pour le Christ qui est toute sa vie, passion qui fait que tout devient secondaire par rapport à cet élan qui traverse tout son cœur, à cet élan d'amour qui le porte avec un désir inassouvi vers le Christ. "Mon désir terrestre a été crucifié." Tout désir pour ce monde est désormais sur la croix. "Il n'y a plus en moi de feu pour aimer la matière, mais il y a en moi une eau vive qui murmure et qui dit au-dedans de moi :"Viens vers le Père !"
Le martyre de saint Ignace d'Antioche est dans la droite ligne de ce désir, de cette passion pour le Christ. C'est d'un même mouvement qu'il a cherché Jésus et qu'il a traversé toute la Méditerranée, depuis Antioche jusqu'à Rome, à la recherche de son bien-aimé qu'il a rencontré dans son martyre. Non seulement parce que par le martyre il est entré dans la vision de Dieu, mais aussi parce que, dans son martyre, il a déjà été identifié au Christ dans sa Passion et dans sa croix.
Ce qui est remarquable chez saint Ignace d'Antioche, c'est que ce désir du Christ, cette passion de le voir, de le toucher, cette recherche incessante, cet élan de son cœur sans cesse renouvelé se double d'un deuxième thème qui remplit toutes ses lettres, celui de l'unité de l'Église. Rien n'est plus cher à son cœur que l'unité des chrétiens. Ce n'est pas un problème d'œcuménisme, mais l'unité concrète, l'unité vécue, le rassemblement physique de l'Église. "Une seule coupe pour nous unir au sang du Christ, un seul autel, un seul évêque entouré des prêtres et des diacres." L'unité de l'Église c'est celle d'un peuple rassemblé dans la même prière, dans la même charité, autour de ces signes visibles que sont l'évêque qui célèbre et l'autel sur lequel on célèbre et la coupe à laquelle on communie. Et c'est cet amour passionné du Christ qui est la raison d'être de cette unité. Ce n'est pas une unité de bonne entente, d'entraide, de gens qui partagent les mêmes opinions, qui sont heureux de se retrouver ensemble. Tout cela est vrai, bien sûr, mais l'unité est quelque chose de bien plus profond que cela. L'unité de l'Église c'est l'unité dynamique de ceux qui sont étreints par ce désir du Christ, par le désir d'être pris par le Christ, d'être appelés par Lui, attirés par Lui. Et c'est cette polarisation par le désir du Christ qui nous rassemble. Notre rassemblement physique est une unité orientée. Nous sommes en marche vers quelqu'un. C'est pourquoi nos églises sont dirigées vers le soleil levant, vers le Christ Ressuscité qui se lève dans nos cœurs et qui se lève sur le monde. Nous marchons vers le visage du Christ qui est en tête de nos églises. Et c'est cela qui fait notre unité. Et les signes visibles de l'unité que sont l'évêque, la coupe eucharistique et le corps du Christ partagé nous renvoient sans cesse à ce désir profond qui doit nous habiter, nous étreindre et donner tout son sens à notre vie. C'est parce que nous sommes aimés du Christ et que cet amour rejaillit en notre cœur que nous l'aimons, à notre tour passionnément, que nous nous aimons les uns les autres.
Que la passion de saint Ignace soit pour nous un réveil, un chemin, une invitation à répondre à l'appel du Christ qui veut nous attirer à Lui.
AMEN