LE SACREMENT DU REGARD

Rm 8, 31 b-39 ; Jn 12, 24-26
St Ignace d'Antioche - (17 octobre 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e voudrais laisser parler saint Ignace d'Antioche au sujet de son métier d'évêque. En effet, Ignace était évêque d'Antioche et parmi la dizaine de lettres qu'il a écrites en se rendant à Rome pour y être martyrisé il y en a une adressée à un autre évêque, à saint Polycarpe évêque de Smyrne. Dans ce texte dont je vais vous lire quelques extraits, nous avons sans doute une des premières formulations, et des plus vigoureuses, de la théologie de l'épiscopat.

Le mot évêque vient d'un usage assez courant qui désignait une fonction habituelle dans la société de l'époque. L'épiscopos c'était l'intendant, le surveil­lant. Ce n'était pas le patron parce que dans l'Église Celui qui dirige tout c'est Jésus-Christ. Mais c'était d'une certaine manière le délégué, l'intendant qui avait la gestion immédiate des biens et de la propriété du maître qui n'était pas toujours là. Et toute la force de l'expression de saint Ignace d'Antioche veut nous faire percevoir que, au fond, il y a le maître, le Seigneur, c'est le Christ. Il est le Seigneur invisible, ap­paremment Il est absent de son domaine dont Il a la charge et qui est le monde. Et Il délègue des inten­dants visibles, des épiscopes, des évoques pour avoir sur la réalité même de son peuple et de son bien le même regard que Lui. Voilà pourquoi les évêques s'appellent "surveillants", c'est-à-dire "ceux qui ont l'œil", ceux qui voient. Episcopein veut dire avoir l'œil.

Par conséquent, l'évêque sera à la fois ce mé­lange de celui qui est père de famille, qui porte le souci de la famille et en même temps je dirai presque de détective pour essayer de voir ce qui va et ce qui ne va pas, les indices bizarres dans la vie de la fa­mille. Et surtout il aura ce statut spécial qui est d'être "sacrement du regard de Dieu" sur la communauté qui lui est confiée. C'est cela, au fond, l'évêque. C'est celui qui, dans le moindre de ses gestes, dans tout ce qu'il fait pour son Église, le fait comme sacrement, comme signe visible du Christ invisible qui dirige son Église.

Voici quelques passages de la lettre d'Ignace à Polycarpe :"Ignace, appelé aussi Théophore" c'est-à-dire "porteur de Dieu" "à Polycarpe, évêque de l'Église de Smyrne, ou plutôt qui a pour évêque Dieu le Père et le Seigneur Jésus-Christ toute sorte de joie." L'Église a un évêque, mais quand on parle à l'évêque lui aussi a un évêque qui est le Christ. Cela veut donc dire que tout le ministère de Polycarpe de­vra être fonction du regard du Père sur la commu­nauté. Par définition, l'évêque est quelqu'un qui n'a pas de regard personnel sur les membres de son peu­ple. Il ne doit avoir que le regard de Dieu. Et que lui souhaite Ignace ? Toute sorte de joie. C'est beau de souhaiter à son évêque toutes sortes de joies. C'est précisément cela que, bien que marchant au martyre, Ignace souhaite à Polycarpe. Il continue.

"Accueillant avec joie les sentiments que tu as pour Dieu, fondés comme sur un roc inébranlable," ( ici Ignace applique à Polycarpe la parole de Jésus à Pierre : "Tu es Pierre, le roc, le roc fondé sur le Christ Lui-même qui est la Pierre)," je glorifie le Seigneur de m'avoir jugé digne de contempler ton visage irréprochable : puissé-je en jouir en Dieu !" C'est magnifique de parler ainsi à son confrère. Plaise à Dieu que tous les évêques se disent les uns aux autres : "Je glorifie le Seigneur de m'avoir jugé digne de contempler ton visage irréprochable". Mais ce n'est pas de la flatterie. C'est simplement que Ignace qui est lui-même évêque est heureux de regarder un autre évêque car il lit sur lui le regard de Dieu qui veille sur son peuple. C'est cela la raison. Mais immédiatement il y a certaines conséquences.

"Je t'exhorte, par la grâce dont tu es revêtu, à presser ta course" (c'est la hâte vers le salut, vers le Royaume), "à exhorter tous les frères pour qu'ils soient sauvés." L'Evêque devrait être un homme qui a hâte de rencontrer Dieu et qui devrait exhorter ses frères à avoir hâte eux aussi de rencontrer le Seigneur.

"Justifie ta dignité épiscopale" (puisqu'il est sacrement de Dieu), "par une entière sollicitude de chair et d'esprit." Que tout son être, son intelligence et tout le service de son corps soit aussi au service de l'Église. "Préoccupe-toi de l'union, au-dessus de la­quelle il n'y a rien de meilleur. Supporte avec pa­tience tous les frères comme le Seigneur te supporte toi-même, supporte-les tous avec charité, comme tu le fais d'ailleurs." Parce qu'il a fait l'expérience de la miséricorde, l'évêque peut être le signe vivant de la miséricorde au cœur de son peuple.

"Vaque sans cesse à la prière, demande une sagesse plus grande que celle que tu as, veille avec un esprit qui ne se repose pas. Parle à chacun en parti­culier, te conformant aux mœurs de Dieu. Porte les infirmités de tous, comme un athlète accompli. Où il y a plus de peine, il y a beaucoup de gain."

Ensuite quelques conseils pratiques qui se rapprocheraient du métier d'infirmière.

"Si tu aimes les bons disciples, tu n'as pas de mérite. Ce sont surtout les plus contaminés qu'il te faut soumettre par la douceur. Toute blessure ne se soigne pas par le même emplâtre. Calme les crises violentes par des compresses humides. Sois en toutes choses prudent comme le serpent et simple toujours comme la colombe. Tu es charnel et spirituel pour traiter avec douceur ce qui apparaît à tes yeux." L'évêque a un double regard : sur les choses du Royaume de Dieu, sur l'évêque éternel qui est Dieu le Père, et sur le peuple qui est encore avec lui aux pri­ses avec les difficultés de cette condition charnelle de cette terre.

"Quant-aux choses invisibles, demande qu'elles te soient manifestées, pour que tu ne manques de rien et que tu abondes en tout bien spirituel. Le moment présent te réclame." Cela ne veut pas dire qu'il faut que les évêques soient opportunistes, mais cela veut dire qu'ils soient totalement dans le moment présent où vit leur peuple. "Le moment présent te réclame, pour parvenir à Dieu, comme le pilote at­tend les vents, et comme l'homme battu par la tempête attend le port. Sois sobre comme un athlète de Dieu : le prix, c'est l'incorruptibilité et la vie éternelle, dont toi aussi tu es convaincu. En tout je suis pour toi une rançon, et ces liens que tu as aimés." L'évêque, Ignace, se donne presque comme un gage, comme une rançon auprès de Dieu, puisqu'il va mourir pour Dieu, une rançon pour la rédemption de son frère-évêque qui est Polycarpe.

Enfin un dernier petit paragraphe pour dire au revoir : "Je vous salue tous par votre nom" (Polycarpe et les membres de sa communauté). "Je salue Attale mon bien-aimé. Je salue celui qui sera jugé digne de partir pour la Syrie." (Ignace avait grande confiance en Polycarpe et il lui avait demandé de nommer un délégué pour aller donner de ses nouvelles à l'Église qu'il venait de quitter.) "La grâce sera sans cesse avec lui et avec Polycarpe qui l'envoie. Je souhaite que vous vous portiez toujours bien en notre Dieu et Seigneur Jésus-Christ. Puissiez-vous en Lui demeurer toujours dans l'unité de Dieu et sous sa surveillance (son épiscopat). Portez-vous bien dans le Seigneur."

Toute la foi d'Ignace dans son épiscopat et celui de Polycarpe, c'est que l'évêque est le sacrement vivant, visible du Dieu qui regarde et qui gère avec bonté son Église. Que notre sens et notre foi dans le mystère de l'Église rassemblée autour de ce signe visible et vivant qui est l'évêque s'affermisse dans notre cœur par l'intercession de saint Ignace d'Antioche.

 

AMEN