"Il FAUT QUE J'AILLE A TOULOUSE !" SAINT IGNACE D'ANTIOCHE

Rm 8, 31 b-39 ; Jn 12, 24-26
St Ignace d'Antioche - (17 octobre 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, habituellement, dans les ser­mons ou dans les homélies, on prend d'abord appui sur les exemples des vies des saints, sur les choses extraordinaires qui leur sont arrivées, par exemple aujourd'hui on pourrait partir du martyre de saint Ignace d'Antioche, et on en tire des conséquen­ces pour notre propre vie ou pour éclairer les événe­ments de notre vie quotidienne. Et bien aujourd'hui, je vais faire l'inverse. Je vais partir d'un événement qui est arrivé, dans notre temps, mais pour expliquer le martyre de Saint Ignace. Cet événement est arrivé à deux d'entre nous qui célèbrent aujourd'hui leur cin­quantième anniversaire de mariage, Jean et Thérèse que je vais appeler, même si c'est un peu anachroni­que, Grand-père et Mamie-Thé, puisque c'est ainsi que leurs petits enfants les appellent.

Cela s'est passé dans les premières années de leur mariage. Ils n'étaient pas mariés depuis trois ans que la guerre a éclaté et Grand-père a dû partir, il a été mobilisé. Par conséquent il a laissé son épouse, Mamie-Thé avec ses deux premiers enfants. Et les choses se sont très mal passées. Grand-père a dû partir en Angleterre et Mamie-Thé s'est trouvée toute seule avec ses deux enfants. Ils habitaient la région du Nord de la France et comme il y avait là-bas une situation extrêmement difficile, elle a dû partir dans la région de Toulouse, chez sa belle-sœur.

Deux ou trois ans plus tard, et c'est là l'his­toire et elle est extraordinaire, un jour Mamie-Thé dit à sa belle-sœu: "il faut absolument aujourd'hui que j'aille à Toulouse". Alors on lui dit : "Pourquoi veux-tu absolument aller à Toulouse aujourd'hui ?" - "il faut absolument aujourd'hui que j'aille à Toulouse!" Et bien, elle est partie à Toulouse, et croyez-moi, croyez-moi pas, moi je le crois, mais ça s'est passé comme au cinéma, elle est arrivée à Toulouse sous l'occupation, la ville était pratiquement déserte, elle a fait quelques pas dans les rues de Toulouse, et à un moment, à un angle de rue, comme au cinéma, elle s'est trouvée nez à nez avec son mari. On ne sait pas comment c'est arrivé, mais ça s'est passé comme ca.

C'est une histoire merveilleuse parce que je trouve que c'est exactement ça ce qui nous explique le martyre de saint Ignace d'Antioche. Qu'est-ce que le martyre ? Ce n'est pas tellement les souffrances que l'on doit endurer, comme d'ailleurs Grand-père et Mamie-Thé devaient endurer la souffrance de la sépa­ration et l'inquiétude de savoir si l'autre était vivant, mais nous-mêmes nous voyons toujours le martyre sous sa face de la souffrance, des épreuves qu'il faut endurer, mais les martyrs eux-mêmes, j'allais dire, ils ne pensent qu'à une chose :"il faut que j'aille à Tou­louse !"-"il faut que je rencontre mon Seigneur et mon Bien-Aimé !" Et le secret du martyre de saint Ignace c'est uniquement cela.

Il était sûr qu'il fallait qu'il aille à Rome. Il était absolument certain que là, il rencontrerait son Seigneur. Et c'est d'ailleurs beaucoup plus vrai que vous ne le pensez, car en réalité il lui est arrivé l'his­toire suivante. Il avait pour ainsi dire des appuis à Rome. Et il savait très bien qu'en étant déporté et emmené captif à Rome, peut-être que là-bas, il y avait des chrétiens qui auraient pu s'entendre avec les auto­rités impériales et dire : "Celui-là, vous l'épargnez !"

Or le plus beau testament que nous ayons de saint Ignace c'est la lettre qu'il envoie aux chrétiens de Rome, deux ou trois mois avant son arrivée, et il leur dit : "Surtout, ne cherchez pas des appuis pour moi ! il faut que j'aille rencontrer mon Seigneur !" Et c'est tout le sens de la certitude qui traverse toute l'épître qu'il a écrite à ces chrétiens de Rome en leur développant cette assurance qu'il a de rencontrer son Seigneur. Et cela a été son martyre. Et c'est cela notre vie de chrétiens. C'est la certitude que, si l'on va à Toulouse, on rencontrera celui que l'on aime. Et bien c'est exactement ça le martyre de Saint Ignace. Voici quelques lignes de sa lettre aux Romains où il ex­prime la certitude de la rencontre, la certitude de l'amour partagé : "C'est en qualité de prisonnier du Christ que j'espère aller vous saluer, si toutefois Dieu me daigne faire la grâce d'aller jusqu'au bout (c'est-à-dire qu'on ne fasse pas des interventions pour le déli­vrer du supplice). L'affaire est bien engagée. Puissé-je, avec la grâce de Dieu, entrer sans obstacle en possession du lot qui m'est échu (c'est-à-dire la ren­contre du Christ, le rendez-vous). Je crains que votre charité ne me soit dommageable, car il vous est fa­cile, à vous, de faire ce que vous voulez. Mais il me sera difficile à moi d'arriver à Dieu si vous n'avez pas pitié de moi."

Et ce très beau passage où c'est vraiment l'ur­gence de la rencontre et la certitude intérieure qu'il va rencontrer son Seigneur : "Mon désir terrestre a été crucifié. Il n'existe plus en moi de feu pour aimer la matière. Il n'y a qu'une eau vive qui murmure au-de­dans de moi et qui dit : "viens vers le Père !" Je ne prends plus plaisir à la nourriture corruptible ni aux joies de cette vie. Ce que je veux, c'est le pain de Dieu, ce pain qui est la chair de Jésus-Christ, le Fils de David et pour breuvage je veux son sang qui est l'amour incorruptible."

Chaque fois que nous célébrons l'eucharistie, chaque fois que nous sommes réunis en Église, ça devrait être cette même certitude qui devrait nous saisir le cœur : "Oui, il faut que nous allions à la ren­contre du Seigneur, quoi qu'il en coûte".

 

AMEN