LA FOI DE SAINT IGNACE D'ANTIOCHE
Rm 8, 31 b-39 ; Jn 12, 24-26
St Ignace d'Antioche - (17 octobre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e témoignage de la foi et de l'annonce de l'évangile que nous a laissé saint Ignace d'Antioche à travers les lettres au cours de son voyage d'Antioche à Rome pour y être condamné est si riche qu'il est très difficile d'en extraire même l'essentiel, car tout est essentiel. C'est pourquoi j'aimerais simplement attirer votre attention sur un aspect de la foi de saint Ignace d'Antioche qui me paraît assez important même si on n'en parle pas souvent. C'est sa conception du réalisme de la présence du Christ, du réalisme du corps du Christ comme ce qui fait l'Église.
En effet, saint Ignace, à tous moments, lorsqu'il parle de l'Église, du rôle de l'évêque, de son martyre, l'identification soit de l'Église au corps du Christ, soit de l'évêque à la personne de Dieu, soit de son propre martyre à la passion du Christ, est si forte qu'on a l'impression qu'il n'y a pas de distance entre ce qu'a été le Christ et ce qu'est l'Église maintenant. Saint Ignace d'Antioche est sans doute le premier à avoir dit de façon aussi claire et aussi précise que, lorsqu'on meurt martyr, on devient le froment, le pain très pur de l'eucharistie, ce qui va très loin. Cela veut dire que, pour Ignace, lorsqu'il mourrait, il serait totalement configuré, totalement assimilé au Christ. A tel point que son appartenance au Christ à ce moment-là devenait si radicale, si totale que, si je puis dire, on n'arrivait plus à distinguer qui était le Christ et qui était Ignace. Ou encore par exemple, lorsqu'il parle de l'Esprit, il n'en parle pas tellement comme la troisième personne de la Trinité ce qu'il n'exclut pas, bien entendu, mais on sent très bien que dans les textes où il parle de l'Esprit qui s'empare de la vie des croyants, il veut désigner à la fois et en même temps l'Esprit que Jésus-Christ a envoyé sur son Église et l'esprit du croyant qui s'ouvre à Dieu et qui est saisi par cet Esprit. Par conséquent, ce qui compte pour Ignace c'est la totale interpénétration, la totale assimilation de l'Esprit du Seigneur Jésus à l'esprit de l'homme qui s'ouvre à Dieu, et cela donne l'existence spirituelle.
Pourquoi ce réalisme si fort ? Pourquoi a-t-il besoin de dire que l'évêque est la personne du Père ou la personne de Dieu au milieu de l'Église ? Pourquoi a-t-il besoin de dire que quand il souffre le martyre, il est totalement assimilé à la personne du Christ ? Je crois qu'il y a là quelque chose de très important et de très décisif pour toute la suite de l'Église. Dans l'Église primitive, la présence du Seigneur était encore si forte que dire qu'on appartenait au Seigneur allait de soi. C'était suffisant pour dire qu'on appartenait à l'Église. Et dans cette communauté primitive où la Loi, à cause des Judéo-chrétiens, des chrétiens issus du Judaïsme, marquait si fortement l'esprit et la pensée des communautés chrétiennes, la Loi était pour ainsi dire le ferment qui faisait l'unité. Vivre selon la Loi ou selon le Christ Loi nouvelle, cela désignait suffisamment la manière de constituer un peuple. La Loi c'est ce qui fait un peuple. La Loi nouvelle qui est le Christ, c'est ce qui fait le peuple du Christ, le peuple des chrétiens. Mais il est certain que, au fur et à mesure que la communauté chrétienne devenait de plus en plus constituée de païens, elle se trouvait avec des gens qui avaient un autre principe de vie en société. Cette vie en société, c'était le fait d'appartenir à une cité, c'était le fait de faire corps ensemble avec un chef qui pouvait être l'empereur, l'administrateur de la cité. Par conséquent, pour ces païens, le principe même de la Loi ancienne n'avait pas exactement le même poids, n'avait pas exactement la même signification. Le fait même de constituer des communautés chrétiennes exiger pour ces païens de leur montrer un principe concret de leur cohésion, un principe réel qui les unisse les uns aux autres et qui n'était pas une cité, qui n'était pas un système impérial, puisque précisément ce système impérial commençait à persécuter les chrétiens. Alors, qu'est-ce que c'était ?
Je pense que Ignace, soit dans sa communauté d'Antioche, soit dans les diverses communautés qu'il a visitées ou qu'il a saluées par ses lettres, était celui qui dévoilait dans la plus pure tradition de saint Jean et de saint Paul quel était le principe qui nous faisait concitoyens les uns des autres autour de cette même et unique Église. Qu'est-ce que c'était ? C'était le Christ lui-même, la chair du Christ, le corps du Christ qui nous transfigurait progressivement mais réellement en un seul corps. C'était bien entendu rien de neuf par rapport à ce qu'avait écrit saint Paul dans l'épître aux Corinthiens ou ailleurs, mais une des forces de la parole d'Ignace et de ses lettres c'était précisément de faire apparaître que l'Église, c'était ce qui ne faisait qu'un seul corps, ce qui faisait directement et réellement le corps du Christ.
Dès lors, pour Ignace, toute la vie du chrétien c'était de devenir disciple non pas simplement en assimilant une doctrine qui aurait toujours été la tentation gnostique à l'intérieur de ces communautés chrétiennes, mais devenir disciple c'était se conformer totalement, pleinement au Christ. C'est pour cela que, pour Ignace, il y a une véritable mystique du martyre, au sens où le Christ entre réellement en lui, le Christ souffrant et ressuscitant entre réellement en lui et lui-même, dans sa souffrance, dans sa marche vers Rome et le fait d'être livré aux bêtes dans l'amphithéâtre, c'est lui-même qui se conforme totalement au Christ.
Je crois qu'il y a là quelque chose d'extrêmement profond et essentiel pour toute la vie de la tradition de l'Église, depuis vingt siècles et plus spécialement pour nous aujourd'hui. Notre communauté chrétienne, le fondement même de notre communion, c'est le Christ Lui-même en tant qu'Il s'accomplit et se réalise dans le cœur de chacun d'entre nous. Le principe même de notre communion, c'est le Christ. Le fait que nous nous reconnaissons les uns les autres comme frères, c'est le Christ. Le fait que nous constituons une Église ensemble, c'est le Christ. Voilà ce qu'est le Christ aujourd'hui. Voilà ce que nous sommes, Voilà ce qu'il faut que nous retenions dans notre cœur de la prière, du témoignage et du martyre d'Ignace.
AMEN