LETTRES D'UN ÉVÊQUE MARTYR
Rm 8, 31 b-39 ; Jn 12, 24-26
St Ignace d'Antioche - (17 octobre 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ans sa lettre aux Romains, saint Ignace d'Antioche dit : "Sous la dent des bêtes, je serai un froment moulu pour devenir le Pain de Dieu." C'est pour cette raison que nous venons de lire dans l'évangile de saint Jean ce passage où le Christ se compare Lui-même au grain de blé tombé en terre et qui, s'il meurt, porte beaucoup de fruit. Cependant ce n'est pas sur ce point que je voudrais insister, mais sur un thème très cher à saint Ignace d'Antioche et qui revient souvent dans ses lettres : le thème de l'unité, l'unité de l'Église. Cette marche qui est à la fois un chemin de croix et une marche triomphale de saint Ignace de son Église d'Antioche jusqu'à Rome le lieu de son martyre, cette marche au cours de laquelle il visite les Églises et reçoit d'elles secours, force et prière est bien le symbole de cette passion de l'unité de l'Église qui a sans cesse habité le cœur de saint Ignace et qu'il manifeste dans toutes les lettres qu'il écrit sur son passage. Je voudrais vous citer quelques-uns de ces textes si beaux.
Voici ce qu'il écrivait aux Tralliens, les chrétiens de cette petite ville peu connue de Tralles : "En étant soumis à votre évêque comme à Jésus-Christ, vous me faites voir clairement que votre conduite ne s'inspire pas des maximes du monde mais de celles de Jésus-Christ qui est mort pour nous. Il est donc nécessaire de ne rien entreprendre sans l'évêque et c'est bien ainsi que vous faites." "Vous devez tous révérer les diacres comme Jésus-Christ Lui-même, l'évêque comme l'image du Père, les presbytres comme le séant de Dieu et le collège des apôtres : sans eux il n'est point d'Eglise. Tels sont, j'en suis sûr, vos sentiments. Quant-à moi j'ai reçu et je possède le modèle de votre charité en la personne de votre évêque." "Adieu, en Jésus-Christ ! Soyez soumis à l'évêque comme à la loi de Dieu, et soyez-le aussi au presbyterium, vous aimant tous les uns les autres dans l'indissoluble union de vos cœurs."
Et ailleurs, écrivant aux Smyrniotes, aux chrétiens de Smyrne, il leur dit : "Suivez tous l'évêque comme Jésus-Christ suivait son Père et le presbyterium comme les apôtres, quant aux diacres, vénérez-les comme la loi de Dieu. Que personne ne fasse en dehors de l'évêque rien de ce qui regarde l'Église. Que cette eucharistie seule soit regardée comme légitime qui sa fait sous la présidence de l'évêque ou de celui qu'il en aura chargé. Là où paraît l'évêque, que là soit la communauté, de même que là où est le Christ Jésus, là est l'Église catholique. Il n'est permis, en dehors de l'évêque ni de baptiser, ni de faire l'agape, mais tout ce qu'il approuve est également agréable à Dieu."
Et voici que cette unité autour de l'évêque va prendre, sous la plume de saint Ignace un ton lyrique et c'est bien du mystère profond de l'Église qu'il s'agit. Il dit : "Jésus-Christ, notre vie inséparable, est la pensée du Père, comme aussi les évêques établis jusqu'aux extrémités de la terre, sont dans la pensée de Jésus-Christ. Aussi convient-il de marcher d'accord avec la pensée de votre évêque, ce que d'ailleurs vous faites. Votre presbyterium est accordé à l'évêque comme les cordes à la cithare. Ainsi dans l'accord de vos sentiments et l'harmonie de votre charité, vous chantez Jésus-Christ. Que chacun de vous aussi vous deveniez un chœur, afin que dans l'harmonie de votre accord, prenant le ton de Dieu dans l'unité, vous chantiez d'une seule voix par Jésus-Christ un hymne au Père, afin qu'il vous écoute et qu'il vous reconnaisse, par vos bonnes œuvres, comme les membres de son Fils. Il est donc utile pour vous d'être dans une inséparable unité, afin de participer toujours à Dieu."
Vous le voyez, pour saint Ignace d'Antioche, il ne s'agit pas seulement d'un problème de discipline ecclésiastique. Il ne s'agit pas seulement de ramener la paix et la concorde dans les Églises où il y avait, peut-être des ferments de division et de séparation il s'agit d'un mystère profond qui est le mystère même de l'Église. L'Église est un corps dans lequel tous doivent faire un, dans cette harmonie qui est l'unité de la diversité, comme l'harmonie musicale ramène à l'unité des sons divers, comme les différentes cordes de la cithare ne font qu'un seul instrument. Et cette unité de l'Église s'origine plus profondément encore dans l'unité qui doit être entre nous et le Christ. C'est parce que nous sommes tous unis au Christ que nous devons tous être unis les uns avec les autres. Et plus profondément encore, cette unité s'origine dans l'unité même du Christ avec le Père.
C'est parce que le Christ ne fait qu'un avec son Père que nous ne faisons qu'un avec Lui et un les uns avec les autres comme saint Ignace le dit aux Magnésiens : "Qu'il n'y ait rien en vous qui puisse vous séparer mais unissez-vous à l'évêque qui tient la place de Dieu, aux presbytres qui tiennent la place du sénat des apôtres aux diacres qui nous sont si chers, à qui a été confié le service de Jésus-Christ, qui avant les siècles était près de Dieu et s'est manifesté à la fin.Vous, accourez pour vous réunir comme en un seul temple de Dieu, comme autour d'un seul autel, autour du seul Jésus-Christ, qui est sorti du Père un, et qui était en lui l'unique et qui est retourné vers Lui."
C'est cette profonde communion qui, de toute éternité, unit le Père avec le Fils et qui n'a jamais cessé quand le Fils sorti du Père est venu parmi nous pour nous constituer dans l'unité, cette unité qui, en quelque sorte, a aspiré le Christ quand il est retourné vers le Père et qui nous aspire tous pour que nous participions à cette communauté du Christ avec le Père c'est cela qui est le mystère profond de l'Église C'est cela que saint Ignace n'a cessé de dire et de répéter. C'est cela qu'il a vécu, car le martyre n'est pas autre chose que l'union la plus profonde avec le Christ, vivant dans notre chair la passion même que le Christ a vécue dans sa chair pour retourner dans l'intimité de l'amour du Père.
Que la prière de saint Ignace d'Antioche, que la lecture de ce message qu'à travers les siècles il nous adresse, enracine encore en nous l'amour de l'Église. Amour de l'Église qui n'est pas autre chose que l'amour du Christ, qui n'est pas autre chose que l'amour du Père. Que nous sachions, comme il le dit sans cesse, reconnaître les uns dans les autres et plus spécialement dans l'évêque qui est le symbole, le signe le sacrement de l'unité de l'Église, et plus spécialement aussi dans le collège des prêtres et dans l'ensemble des diacres, que nous sachions reconnaître ce visage du Christ. Et aussi que, en nous rencontrant les uns les autres, nous discernions les traits de Jésus dans le visage et le comportement de nos frères, afin que nous puissions vivre cette unité comme un mystère théologal et pas simplement comme une nécessité de la vie en commun.
AMEN