IGNACE D'ANTIOCHE
Rm 8, 31 b-39 ; Jn 12, 24-26
St Ignace d'Antioche - (17 octobre 1980)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Rome : Le Colisée
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e bassin méditerranéen et tout particulièrement sa partie orientale au début du second siècle ressemble étonnamment à notre civilisation actuelle. C'est l'époque de la plus grande prospérité de l'empire romain. Une civilisation extraordinairement florissante, très heureuse dans laquelle se produit un bouillonnement d'idées, de milieux extrêmement cultivés et raffinés. Et Antioche dont Ignace est l'évêque d'une toute petite communauté chrétienne, d'une petite minorité dans une très grande ville de l'empire, Antioche est un de ces bouillons de culture, dans lequel se mélangent à la fois toute la sagesse des Grecs, tout l'esprit pratique et administratif des Romains et de multiples apports venus de l'Orient et de l'Extrême-Orient.
C'est dans ce milieu-là que commence à naître et à se fortifier, se développer de plus en plus la prédication de la foi. Celui qui en est chargé est saint Ignace. Ce n'est pas étonnant que dans ce milieu extrêmement vivant naissent et prolifèrent très vite dans la communauté chrétienne un certain nombre d'hérésies, de déformations. L'une particulièrement redoutable, le docétisme, une manière de penser qui consiste à dire que si le Christ est Dieu, il n'a pas pu vraiment assumer la condition humaine marquée par nos limites, par nos détresses et nos misères, qui consiste à dire que si le Christ est Dieu il n'a pas pu subir la mort, mais qu'il a fait semblant.
Cela nous paraît bien lointain aujourd'hui et très étranger à notre manière de penser. Et pourtant si l'on y réfléchit un petit peu, nous avons encore un peu les mêmes réflexes. Il y a beaucoup de choses dans l'évangile ou la révélation chrétienne qui ne nous paraissent pas possibles ou pas admissibles. C'est simplement croyons-nous une manière de dire, une manière de s'exprimer, mais le Christ n'a pas pu faire vraiment ceci, ou bien Dieu n'a pas pu faire réellement cela. Il s'agit, pensons-nous très souvent, de manières de parler, ce sont des récits sortis de l'imagination de leurs auteurs, mais ils ne peuvent pas avoir un enracinement dans la vérité des événements, dans la réalité de ce que ce peuple a vécu.
Le docétisme face auquel devait se dresser la confession de foi de saint Ignace et nos hérésies modernes qui sont latentes, non seulement chez les autres, mais aussi dans notre propre coeur, relèvent de la même préoccupation, de juger toujours de ce que Dieu a fait de la manière même où nous pouvons l'admettre le reconnaître et le comprendre. Or, face à cela saint Ignace n'a qu'une réponse. C'est de dire sans arrêt, que c'est en vérité que le Christ a souffert, en vérité que le Christ est mort, en vérité qu'il est ressuscité vraiment, réellement dans sa chair. Et cela, non seulement il l'affirme par sa parole, par sa prédication et par les lettres qu'il envoie sur son chemin lorsqu'il s'avance vers Rome pour y recevoir le martyre; mais précisément tout cet itinéraire d'Antioche à Rome est la prédication la plus forte, à ce moment-là il dit : "La vérité de ce que nous croyons du Christ, ce n'est pas seulement une vérité inscrite dans les livres, simplement inscrite dans notre pensée et notre mémoire", mais Ignace prie pour que cette vérité soit gravée réellement, matériellement dans sa chair et dans son sang, dans son martyre. Pour Ignace, la vérité ce n'est pas d'abord la conformité de notre pensée à telle ou telle idée, à tel ou tel projet, mais c'est le fait que le Christ réel et vivant se grave vraiment et de manière vivante dans notre propre existence de chrétiens.
Comme il le dit dans une phrase merveilleuse : certains d'entre vous, pour défendre telle ou telle opinion erronée ou hérétique disent telle ou telle chose n'est pas inscrite dans les archives, telle ou telle chose n'est pas inscrite dans les textes anciens, Ignace répond : "Mes archives, je n'en ai pas d'autres que la chair même de Notre Seigneur Jésus Christ. Mes archives, c'est le sang du Christ, c'est le Christ Lui-même."
Nous vivons dans une époque qui a tendance à diluer sans cesse la Révélation chrétienne dans un débat d'idées, confrontées avec des avoirs et sans nous en rendre compte, nous nous laissons souvent gagner par cette hérésie profonde qui consiste à gangrener la réalité de Jésus-Christ par des idées. Demandons à saint Ignace que nous aussi, par son intercession et par la grâce de Dieu, nous découvrions que les seules archives, nos seules archives du christianisme, c'est le Christ réellement mort et réellement ressuscité, réellement vivant, ce Christ qui se donne réellement à nous aujourd'hui dans un peu de pain et dans le vin consacré. Que ces archives se gravent et soient inscrites non pas dans notre tête ou notre mémoire, mais dans toute notre chair et toute notre existence, et qu'un jour, à l'heure de mourir, nous puissions vraiment laisser le Seigneur graver définitivement dans notre chair et dans notre coeur la plénitude de son amour.
AMEN