MYSTIQUE ET ACTIVE

Sg 7, 21-30 ;Jn 4, 5-14
Ste Thérèse d'Avila - (15 octobre 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

urieuse destinée que celle de Thérèse d'Avila. Du point de vue biographique c'est une vie complètement inversée par rapport à ce qu'on imagine habituellement dans la vie des saints.

Contrairement à ce qu'on dit souvent, la famille de Cepeda est une famille complètement immergée dans la vie et dans le contexte de son temps. C'est une famille où la mère, seconde femme de Don Alonso est une femme romanesque, cultivée, elle apprend à ses filles à chanter, à écrire, à discuter. Ce n'est pas du tout une éducation confinée dans une sorte de gynécée espagnol du début du seizième siècle. Elle vit à plein dans ce milieu culturel bouillonnant de l'Espagne de cette époque-là. Parmi les douze enfants, dont dix du second mariage, il y a neuf garçons, et huit des neuf partiront en Amérique, ce qui montre qu'on n'avait froid aux yeux, on avait vraiment envie de vivre l'aventure. Je pense que Térèse d'Avila dans son enfance a vécu ce très grand goût de l'aventure. Evidemment les romans de chevalerie étaient son pain quotidien, elle en aura quelque mauvaise conscience plus tard parce qu'elle écrira qu'elle veillait trop tard à lire des romans chevaleresques et que ce n'était pas bien du tout, mais en attendant, elle rêvait de cape et d'épée. On raconte même et il semble que ce soit un détail certain, qu'elle-même a écrit un roman. Evidemment, elle n'a pas laissé le manuscrit et je pense qu'elle a tout fait pour qu'on en perde la trace, mais de fait, c'est quand même un jeune talent littéraire prématuré. Elle aimait ce genre romanesque, l'imaginaire etc …

Cette famille a eu des problèmes, car le père Don Alonso a été soupçonné de n'avoir pas de véritable titre de noblesse, parce que disait-on, c'était une famille de juifs convertis deux ou trois générations auparavant, et donc, cette noblesse était usurpée. Ce procès a duré très longtemps, pendant six ou sept ans et cela a certainement pesé sur la vie familiale, mais Thérèse n'en parle jamais. Peut-être que l'inconscient fait bien les choses et qu'elle ne s'est pas souvenue de cet épisode.

Dans ce milieu-là on fréquente tout le monde. La famille est proche de Madrid, donc on fréquente aussi les grands de ce monde que sont les grandes autorités religieuses, Thérèse connaît de très jeunes théologiens, dominicains surtout, carmes également, et elle décide vers seize, dix-sept ans, alors qu'elle n'est pas toujours d'une très bonne santé, cela se retrouvera par la suite, elle décide d'entrer au Carmel. Là encore on présente l'entrée au Carmel et le monde du Carmel de l'époque comme quelque chose de mondain. En fait, il semble que ce ne soit pas vrai. Le Carmel dans lequel elle entre est vraiment l'observance, les offices, une pauvreté très rigoureuse contrairement à ce qu'on a dit. La seule chose, c'est que ces Carmels sans doute à cause de l'atmosphère de l'époque, n'étaient pas très stricts sur la clôture. On accueillait là encore beaucoup de monde, des parloirs interminables, etc … Elle en aura une très mauvaise conscience, mais il n'empêche que c'est un monde dans lequel l'esprit du siècle qui n'est pas très corrompu, car on ne s'amuse pas avec les exigences de la noblesse et de la morale, elle vit dans ce rythme-là. Malheureusement, il lui arrive une maladie dont on ne sait pas trop ce que c'était, car pendant pratiquement quatre ans, elle sera paralysée. Pour se rééduquer elle dira elle-même qu'elle était heureuse de pouvoir marcher à quatre pattes ! Ce qui veut dire qu'elle était complètement immobilisée, à tel point que les sœurs l'ont envoyée à la campagne, elle n'était plus en clôture. Sans doute que cette maladie dont elle gardera des traces, contrairement à ce qu'on se représente d'elle, ce n'est pas une femme d'un physique extrêmement fort, c'est une volonté de fer, mais le corps n'était pas tout à fait à la hauteur de la sa volonté. Elle vivra cette épreuve de façon assez douloureuse de 23 à 27 ans environ. Pendant les vingt premières années de couvent, outre ses épreuves de la maladie, c'est aussi une passionnée de livres spirituels, religieux, elle lit tout ce qui lui tombe sous la main, elle est au courant de tout. Elle est comme les jeunes filles de cette époque, elles ne font pas d'études universitaires, mais elles font mieux, car elles ont tout loisir de s'enrichir spirituellement et intellectuellement sans avoir les contraintes de la vie universitaire.

C'est vers la quarantaine qu'elle a ses premières expériences mystiques et que tout bascule. Ce sont les vingt dernières années de sa vie qui seront les plus fécondes, les plus actives, les plus en tension, cela se passe d'abord par une sorte d'événement mystique devant le crucifix du Carmel.C'est une vieille tradition que les Christs espagnols généralement ne font pas dans la dentelle pour représenter les souffrances du Christ. Evidemment, elle ne l'avait jamais remarqué, et là, son attention est retenue. C'est un peu cette expérience du crucifix qui marque un peu le point de départ de son itinéraire mystique, mais il est quand même remarquable que dans les premières années de son histoire, on n'en parle pas, soit dans son enfance ou sa jeunesse, soit dans les vingt premières années de sa vie religieuse, il n'y a pas d'expérience mystique. Ces expériences mystiques sont de deux types. Les premières vont être du type de la Présence. Elle réalise à ce moment-là avec une force spirituelle qui va bouleverser sa vie, et l'on pense que ce n'est pas indépendant du fait que sa plus jeune sœur rentre au couvent à ce moment-là. Elle se dit qu'il faut la former, et cette responsabilité de quasi maîtresse des novices pour sa petite sœur l'amène à reprendre, à reconsidérer tout le projet de sa vie religieuse. Ce n'est pas impossible que ce soit cela qui ait déclenché cette série d'expériences. Mais c'est essentiellement l'expérience de la Présence de Dieu.

En réécoutant tout à l'heure le texte de la première lecture du livre de la Sagesse, je pense que c'est cela. C'est le Dieu sagesse qui est présent et qui agit dans l'âme de ceux ou de celle qui l'accueillent. C'est ce qui fait le fil directeur de cette première expérience qui n'est pas encore très colorée par les expériences suivantes. C'est une expérience plus rigoureuse, plus sobre, c'est la présence de Dieu, c'est la remise de la volonté entre les mains de Dieu, c'est le désir de contempler Dieu, c'est presque de la mystique naturelle, ce n'est pas encore véritablement le déclic, malgré que ce soit la scène du Christ crucifié qui ait donné le branle à cette expérience, ce n'est pas encore le déclic de ce qui se fera par la suite. C'est véritablement l'expérience de la présence de la sagesse de Dieu qui l'instruit et l'éclaire. Mais, et c'est déjà cela qui est intéressant, elle en parle à ses confesseurs, et cela éveille non pas le soupçon, mais une certaine prudence. A partir de là, et c'est cela qui va faire d'elle un écrivain, on lui demande, en réalité pour contrôler, de rédiger ses expériences. C'est là qu'elle va prendre le pli d'écrire de la façon la plus précise et la plus rigoureuse possible, les expériences mystiques qu'elle vit. Elles ne sont pas du tout du style des lévitations etc … mais c'est véritablement des expériences plus intellectuelles.

Là déjà, un certain nombre de confesseurs, surtout dominicains, qui l'éclairent et la canalisent précisément dans cette optique-là, et finalement dans un deuxième temps, et là c'est le moment le plus intense, elle se rend compte que d'une part il faut réformer le carmel, ce qui est une entreprise tout de même assez hasardeuse et qui va lui valoir beaucoup d'ennuis, parce que vous imaginez bien que les provinciaux et les responsables le nonce et le roi, tout le monde s'en mêle et tout le monde a un avis sur la question, et tout le monde n'est pas absolument convaincu du projet de réforme de Thérèse. En réalité, dans son projet de réforme, elle insiste encore plus sur la pauvreté, mais un des aspects qui lui paraît les plus fondamentaux et sur lequel elle va serre la vis, c'est la clôture. C'est l'idée que quand les sœurs sont consacrées à Dieu, elles sont seules pour Dieu. Elle transforme le sens traditionnel de la clôture qui a été inventée à Arles par saint Césaire pour protéger les jeunes filles des ardeurs des chevaliers burgondes, cela a eu beaucoup de succès surtout dans le haut Moyen-Age, et là Thérèse transforme sans doute sous l'influence de sa lecture du Cantique des Cantiques, cela devient l'idéal de la clôture qu'on avait déjà trouvé un peu dans les mystiques rhénanes, Hildegarde de Bingen, et les monastères dominicains du quatorzième et quinzième siècles. Thérèse va ressaisir ce sens de la clôture comme le lieu même de la rencontre du Bien-Aimé. C'est à l'intérieur de cela que va se développer la double dimension, d'une part, une vie d'une activité prodigieuse, puisqu'il va y avoir à peu près une trentaine de fondations de Carmels, avec évidemment tous les problèmes que cela pose. Le premier Carmel d'Avila elle le fonde en-dehors de la ville et donc en rivalité avec le Carmel dans lequel elle avait vécu auparavant, et cela créée des critiques de la part des supérieures. Finalement il est approuvé, les nonces au début hésitent, le projet de réforme est assuré et en même temps que cela, c'est l'époque de toutes ses grandes expériences mystiques qui sont beaucoup plus colorées par la littérature biblique. On sent que tous les grands thèmes du Cantique des Cantiques, de la nuptialité de l'Apocalypse, tout cela ressurgit et forme la vie mystique de sainte Thérèse d'Avila et c'est là le feu d'artifice spirituel de sa vie, quinze dernières années de sa vie, extrêmement mouvementées et passionnées, très actives contrairement à ce qu'on pense. Ce n'est pas du tout une mystique qui se laisse porter par la vie. Rien à voir avec certaines mystiques de style passif, Fénelon à Madame de Guyon, rien du tout de tout cela ! Au contraire, c'est une vie mystique extrêmement forte, enracinée dans l'action, et tous les textes qu'elle rédige à cette époque en sont le témoignage.

C'est une femme qui plus elle avance dans la vie, plus elle devient active, alors que généralement, c'est plutôt l'inverse qui se passe. Plus elle avance dans la vie, plus le profil spirituel de sa sainteté et de sa mystique s'approfondit. C'est un exemple un peu unique, et ce n'est peut-être pas très renouvelable aujourd'hui. On rencontre de temps en temps des personnalités religieuses féminines qui sont à la fois actives et battantes, et qui en même temps ont une vie mystique qui n'est peut-être plus tout à fait du même style que celle de sainte Thérèse, mais il faut bien reconnaître que du point de vue de l'histoire de l'Église, c'est un grand jalon. C'est elle qui remet au centre dans une Espagne qui est quand même un peu chahutée par la Réforme elle-même parce qu'il n'y a pas de réformateur, mais par toutes les questions qui se posent à cette époque-là. Il faut bien reconnaître que toutes les questions qui étaient posées de façon beaucoup plus subjective, plus personnelles par Luther, Thérèse d'Avila les résout d'une tout autre manière par la conscience que c'est vraiment l'initiative de la présence de Dieu qui agit objectivement dans l'homme, non pas un homme perdu, pécheur, corrompu et fichu, mais un homme qui agit sous la grâce de Dieu. C'est cela le sens de la mystique de Thérèse d'Avila par rapport à l'époque, alors que chez Luther, l'irruption de la grâce de Dieu ne change rien chez l'homme parce qu'il continue à pécher, au contraire, pour Thérèse d'Avila, le sens de l'irruption mystique de la présence divine en elle la transforme profondément et lui donne d'être plus que jamais coopératrice du salut de Dieu.

C'est là où l'on voit quand même la différence de ces deux mentalités qui s'affrontent au point de vue religieux, d'une part cette Réforme qui a plutôt tendance à être le fait que la grâce de Dieu est tellement puissante que l'homme n'a rien à faire, et c'est un peu le stand-by du point de vue de la vitalité spirituelle et mystique, tandis que l'autre plutôt en Espagne, et aussi un peu en Italie comme quelques grandes figures, Philippe Néri et d'autres encore, c'est le sens beaucoup plus juste et plus profond qui sera canonisé par le Concile de Trente, c'est que la grâce et la grâce mystique non plus ne viennent pas dans l'homme pour remplacer la vie et l'activité de l'homme et le mettre en arrêt de maladie, mais au contraire, c'est pour dynamiser au plus profond l'activité et la profondeur de l'activité pour la faire vivre dans la grâce et sous la grâce et devenir coopératrice de la grâce.

Prions le Seigneur par l'intercession de sainte Thérèse d'Avila pour que nous redécouvrions même si nous n'avons sans doute pas une vie mystique aussi intense qu'elle que nous retrouvions cet équilibre profond de la présence de la grâce qui suscite en nous un véritable dynamisme de notre être humain, à la fois dans le désir de contempler, et de favoriser l'extension du mystère de l'Église en nous et autour de nous.

 

 

AMEN