LA RADICALITÉ DE L'ÉVANGILE
Sg 7, 21-30 ;Jn 4, 5-14
Ste Thérèse d'Avila - (15 octobre 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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u risque d'être un peu provocateur, je comparerais volontiers la situation de l'Espagne à la fin du quinzième et au début du seizième siècle à la situation contemporaine des pays de l'est. Vous savez ce que vivent aujourd'hui les pays de l'est, ce sont des gens qui ont vécu seulement pendant quelques décennies, et ce n'est pas grand-chose aux yeux de l'histoire, une oppression de régime communiste léniniste, et tout d'un coup, lorsque le mur s'écroule, lorsque c'est fini, les populations ont envie de respirer, de vivre, et les vieilles institutions qui avaient été brimées, bafouées, ont envie de retrouver leur véritable dimension et leur véritable statut. C'est ainsi que souvent dans les pays de l'est actuellement, les revendications des Églises, c'est de retrouver les territoires qu'on avait confisqué avant la guerre de 39-45, c'est de rétablir l'Église comme elle était auparavant, des vieilles nostalgies, une Église assez copain-copine avec le pouvoir, et une Église qui veut vraiment retrouver sa belle façade ou du moins ce qu'elle croit être sa belle façade d'autrefois. Personnellement, je ne suis pas sûr que cela marche longtemps, mais enfin, on verra plus tard.
L'Espagne, c'est le même problème, sauf qu'au lieu de soixante-dix ans ou de quarante années de communisme, c'est l'occupation mauresque pendant plus de dix siècles. Bien sûr, la reconquista, le fait de regagner du terrain a été mené pied à pied pendant des siècles avec des hauts et des bas. Mais, à la fin du quinzième, ça y est, on considère que l'Espagne est redevenue entièrement catholique. Il va se produire des phénomènes analogues. C'est-à-dire que surtout à cette époque-là, Espagne catholique, cela veut dire une alliance du pouvoir et de l'Église qui va être peut-être plus forte encore que toutes celles qu'on a connu dans les différentes régions d'Europe durant tout le Moyen-Age. L'idéal d'une chrétienté dans laquelle le pouvoir royal est omni-puissant devient véritablement un des fils conducteurs de ce qu'on a pu appeler la renaissance espagnole. Ce n'était pas nécessairement mauvais, mais il y avait certainement des mauvais côtés. Je cite simplement pour mémoire que jusque-là l'inquisition avait été indépendante, elle appartenait au pape, c'étaient des autorités religieuses qui agissaient au nom de principes religieux, et à partir de l'époque de saint Jean de la Croix et de sainte Thérèse d'Avila, l'inquisition va devenir espagnole, elle va appartenir au roi d'Espagne. C'est tout autre chose. A ce moment-là, cela deviendra une sorte de tribunal qui va régenter au nom du pouvoir royal tout ce qui se publie et tout ce qui s'écrit dans tous les domaines, pas seulement religieux, mais également dans les domaines des idées politiques et culturelles.
C'est comme cela que la très catholique Espagne va mener rondement la colonisation de l'Amérique Latine, et de l'Amérique Centrale, tout cela avec la croix, avec aussi l'extermination des indiens, tout cela est contemporain de sainte Thérèse d'Avila. Et tout cela parce qu'il faut catholiciser le monde. Donc, c'est assez intéressant de voir à la fois comment l'Espagne vit sa ré identification chrétienne catholique et en même temps, prenant les grands moyens, ne craint pas de tomber dans certaines caricatures.
Je crois qu'il est intéressant de comprendre la mission spirituelle de sainte Thérèse d'Avila dans ce contexte-là. Puisque l'Espagne était très catholique, les couvents étaient richement dotés, la vie dans les couvents était très agréable, et quand Thérèse d'Avila est entrée au Carmel, elle est rentrée dans le système. Le Carmel était en général, et surtout en Espagne, un bien bel endroit pour attendre la fin du monde. Ce n'était pas vraiment mondain, mais c'était assez chic. Il a fallu véritablement une expérience spirituelle très forte dans la vie de Thérèse d'Avila pour qu'elle se rende compte qu'il ne fallait pas continuer sur ce chemin-là. C'est à ce moment-là qu'elle a compris qu'il fallait une sorte de rupture même par rapport à cette perspective prétendument si chrétienne, catholique de ces religieuses. Il fallait absolument rompre avec tout cela et d'une certaine manière, il ne fallait pas se laisser piéger par ce qu'on pourrait appeler un catholicisme mondain. Je pense que toute la réforme qu'engage Thérèse d'Avila, dans un ordre qui était un ordre mendiant comme les autres, les dominicains géraient l'inquisition, les jeunes jésuites allaient partout en mission, les franciscains accompagnaient Cortez et bien d'autres choses. L'intuition profonde de Thérèse d'Avila, c'est qu'il faut davantage d'indépendance, d'autonomie, d'audace aux communautés religieuses, pour être vraiment des annonciatrices du mystère de l'évangile et du salut de Dieu dans notre monde.
Autrement dit, c'est vrai qu'elle est mystique, c'est universellement reconnu, elle est docteur de l'Église, elle a tout ce qu'elle veut de ce point de vue-là, mais je pense qu'une des intuitions les plus courageuses, les plus fortes, de Thérèse d'Avila, c'est d'avoir compris que l'Église ne peut pas simplement se laisser porter par les courants du monde, même si apparemment ces courants du monde sont en sa faveur. Au fond, une sorte de connivence un peu trop grande entre la société ambiante, prétendument rechristianisée, avec des tas de problèmes, les marranes et tout ce que vous voudrez, on ne peut pas se laisser porter par cela. Il faut une beaucoup plus forte personnalité du point de vue spirituel pour que, à commencer par les religieux, on retrouve véritablement les racines de la foi.
Je crois que c'est sans doute assez intéressant de voir comment Thérèse d'Avila est, à la fois très proche de la société de son temps, elle connaissait toute la noblesse espagnole des régions et des villes où elle implantait ses carmels, mais en même temps, toujours avec cette espèce d'autorité qui est même à certains moments presque dans la caricature, en tout cas je pense à certains auteurs qui ne se sont pas gênés pour le souligner, mais en fait, ce ton assez sec et autoritaire de la Madre, c'était la manière de dire : il faut affirmer cette rupture nécessaire avec une sorte d'esprit du temps qui n'allait peut-être pas toujours dans le sens authentique de l'évangile.
Pour nous aujourd'hui, il est intéressant de redécouvrir cette grâce qui a été faite à sainte Thérèse d'Avila. C'est vrai que l'Église, à tous les moments de son histoire, est sans cesse menacée par la tendance de donner dans l'air du temps, mais ce n'est pas nécessairement sa planche de salut. Si l'Église n'affirme pas un vraie dimension critique par une vraie recherche spirituelle, par une vraie proclamation de l'évangile, avec le souci de redécouvrir sans cesse la puissance de la grâce à sa racine, c'est-à-dire dans la dimension de sa vie baptismale, de la consécration au Royaume de Dieu, à tout moment, elle risque de reprendre ce visage un tout petit peu de complicité ou d'acceptation un peu facile de ce que le monde propose et qui semble arranger l'un et l'autre, mais qui finalement, tue l'un et l'autre.
Demandons à Thérèse d'Avila qu'elle réveille en nous ce véritable sens des exigences radicales du Royaume et du salut.
AMEN