UNE FIDÉLITÉ PERSPICACE
Sg 7, 21-30 ;Jn 4, 5-14
Ste Thérèse d'Avila - (15 octobre 1993)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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es deux très beaux textes que nous avons entendu semblent s'adapter parfaitement à ce visage remarquable qu'est sainte Thérèse d'Avila. On a beaucoup écrit, on a beaucoup dit sur sainte Thérèse et l'on se sent toujours un peu petit pour parler d'une aussi grande sainte car je crois que, comme l'a fait l'Église en la déclarant "docteur de l'Eglise" , et c'est une des rares femmes à être docteur de l'Église, sainte Thérèse d'Avila est réellement "un maître". Elle est réellement un guide dans la vie spirituelle Et comme tous les saints, elle a cette faculté, dans ce qu'elle a été, dans ce qu'elle a dit et écrit, d'être toujours actuelle. Et cette actualité est due tout simplement au fait que, comme tous les grands saints, elle était parfaitement de son temps et qu'elle a su atteindre ainsi à ce que vivaient les gens, à ce qui pouvait les toucher et donc à l'humain et à l'homme lui-même.
Dans le visage de sainte Thérèse d'Avila il ne faut pas oublier tout l'arrière-fond du royaume catholique espagnol du seizième siècle. C'est un paysage, notamment un paysage spirituel, complètement tourmenté. L'Espagne du seizième siècle c'est celle de la gloire des Habsbourg avec Charles-Quint et c'est aussi celle de la reconquête qui a été définitivement close et aussi celle de la découverte de l'Amérique. Donc une sorte d'effervescence à tous les niveaux, politique, social, économique est en train de révolutionner l'Espagne. C'est un grand réveil pour ce pays qui avait vécu dans l'ombre de l'islam. Donc sainte Thérèse fait partie de ce temps "pétillant" et plein de bouleversements car au niveau spirituel, à cette époque-là, l'Espagne connaît aussi une grande effervescence. De grands saints, de grandes figures apparaissent alors dans le milieu espagnol et l'Espagne est un des pays qui éditent le plus des livres spirituels. C'est même une véritable marée, un raz-de-marée, tant et si bien qu'on ne sait plus à quel livre ou à quel spirituel se vouer. Parmi tous ces courants, il y en a trois plus importants qui marquent définitivement l'Espagne de ce siècle. C'est celui inspiré de ce qu'on appelle la mystique rhénane et flamande, la dévotion moderne, qui a une répercussion dans la vie de Thérèse sur l'approfondissement du monde intérieur et de l'oraison mentale. Un autre courant vient plutôt d'Italie suscité par Savonarole avec un côté plus prophétique de vivre radicalement ce que propose l'évangile. Un troisième courant qui marque l'Espagne de ce moment-là est celui que l'on pourrait appeler l'Erasmisme, tiré d'Erasme, avec une sorte de sobriété de redécouverte de la foi et une manière de se replonger dans la Tradition. Chacun de ces courants a ses qualités, mais aussi ses défauts, le tout a donné le courant des "alumbrados" entre autres, c'est-à-dire de ces gens un peu fous qui étaient illuminés. L'Espagne de cette époque est remplie de religieux qui ne cessent de faire des réformes comme le cardinal Cisneros ou Cajetan ou encore de mystiques et notamment des femmes qui ont des visions et qui se mettent à écrire des vies spirituelles. L'Espagne est alors complètement inondée de spiritualité.
Mais là où Dieu a quelque humour, c'est qu'Il se sert toujours de ce qui est "à la frange" ou à la limite de la sainteté ou de la vérité pour retourner complètement ce qui peut être un véritable passage à vide dans l'Espagne. Pourquoi ? Parce que dans cette Espagne effervescente, vont s'opposer deux courants auxquels Thérèse d'Avila va avoir à faire face. Le courant des "spiritualistes" avec toutes les familles spirituelles que j'ai nommées et le courant intellectualiste qui va se mettre en réaction contre tous ces "spirituels" de tous les bords notamment chez les Dominicains avec la Grande Inquisition espagnole, un courant de réflexion profonde, théologique qui va se concrétiser dans les grandes universités espagnoles qui sont un phare dans la réflexion théologique du christianisme, entre autres, Séville, Salamanque. Thérèse va s'affronter à ces deux mondes. Elle a tout contre elle. Dans ses confesseurs et directeurs de conscience, elle a eu affaire à tous ces grands spirituels. Et à la fin de sa vie notamment, elle aura affaire à plusieurs dominicains dont le plus célèbre Urtado sera un guide au niveau de la perception de la foi et de la compréhension de la vérité et de l'action de cette vérité en elle. Alors s'opère un véritable retournement et elle va se mettre elle-même à l'épreuve de la vérité. Car seule, dans la vie spirituelle, la vérité est capable de la rendre libre, là où d'autres courants spirituels qui n'ont pas fait cette épreuve rendraient prisonniers l'âme et le corps. Alors qu'elle pourrait être soupçonnée d'être novatrice en spiritualité par ses visions, ses extases, ses écrits, elle va confronter toute sa vie spirituelle à ce courant intellectualiste.
Elle écrit elle-même que le Père maître Barthélemy de Medina qui était prévenu contre elle lui déclarera mieux que tout autre si elle est dans l'illusion. Elle lui donna une longue relation de toute sa vie. Or ce père la rassura autant et même plus que tous les autres et depuis il lui est resté très dévoué. Elle fera la même chose avec le Père Salinas provincial des dominicains ainsi qu'avec le Père Banez un autre dominicain.
Il se trouve, et c'est remarquable, que ces intellectuels vont, grâce à la fréquentation de Thérèse trouver une autre dimension à leur propre réflexion théologique, celle de la vérité spirituelle. Ils finiront tous par partir deux ou trois ans prier dans les déserts et se retrouver à connaître l'oraison extatique.
Mais dans cette même optique Thérèse d'Avila va se confronter à un des religieux les plus en vue, à un personnage qu'elle considère comme un saint, saint Pierre d'Alcantara qui lui faisant des reproches va lui écrire : "Je m'étonne que votre grâce soumette à l'opinion des savants ce qui n'est pas de leur compétence", c'est-à-dire la vie spirituelle. Elle va voir comment cela finira. Dieu accorde à votre grâce ! de me croire. Qu'elle s'abstienne de croire qu'Il lui dira le contraire. Qu'elle recherche seulement l'opinion de ceux qui vivent ce qu'ils conseillent, c'est-à-dire les spirituels. Quant aux autres, ils ne comprennent ordinairement que ce qu'ils font et ce qu'ils vivent."
Et là Thérèse, avec une sûreté où l'on voit percer le docteur de l'Église, lui répond : "Qu'on ne se fasse point d'illusion en disant que les hommes instruits qui ne pratiquent pas l'oraison ne sauraient être utiles à ceux qui s'y adonnent. J'en ai connu un grand nombre. Depuis plusieurs années je les ai recherchés davantage vu le besoin que j'avais de leurs lumières. D'ailleurs je les ai toujours aimés. Quelques-uns il est vrai en possèdent pas la connaissance expérimentale, mais ils n'ont pas en aversion l'esprit d'oraison. Ils ne l'ignorent point. L'étude de la Sainte Écriture à laquelle ils ne cessent de se livrer leur fait découvrir la vérité du bon esprit. J'ai parlé de la sorte parce que d'après quelques-uns, les gens instruits ne sont pas aptes à diriger les personnes d'oraison s'ils ne possèdent pas eux-mêmes l'esprit. Le maître doit être adonné à la spiritualité et s'il n'est pas un homme de doctrine c'est un grand inconvénient. Au contraire le savant est d'un secours précieux quand il est vertueux. Alors même qu'il ne posséderait pas l'esprit d'oraison, il nous serait encore utile. Dieu lui fera comprendre ce qu'il doit enseigner, Il le rendra même spirituel et apte à nous faire avancer. Si je l'affirme c'est que je le sais d'après mon expérience personnelle. Cela m'est arrivé avec plus de deux. Bien que la doctrine ne semble pas nécessaire ici, mon avis a toujours été et sera que tout chrétien doit s'appliquer, quand il le peut, à communiquer avec un guide instruit et le plus éclairé sera le meilleur. Celui qui suit la voie de l'oraison en a besoin plus que tout autre et plus on est avancé dans la spiritualité, plus il faut y avoir recours. Il est donc très important que le directeur soit prudent c'est-à-dire qu'il ait un esprit sûr et de l'expérience. Si à cela il ajoute la doctrine c'est un très grand bien".
Quelle sera la répercussion de ceci pour notre vie d'aujourd'hui ? Je ferai simplement une allusion qui peut-être ne plaira pas mais qui, à mon avis, est essentielle pour la vie de l'Église aujourd'hui. Devant toutes les visions, devant tous les messages, devant tous les discours spirituels, devant toutes les manifestations de l'Esprit, devant tout ce que le monde de l'Église, le monde catholique ou chrétien nous présente comme croyances, comme spiritualités, comme visions, comme imaginations comme extases, sachons faire un discernement sûr, nous replonger dans des doctrines spirituelles qui ont fait leurs preuves. Et surtout soyons confiants dans l'Église pour qu'elle sache donner à ce monde les clés de la vérité pour que nous puissions entrer avec le Christ dans celui qui nous rend libres parce qu'Il est la vérité, le chemin et le bonheur de tout homme.
AMEN