LE FEU DE L'AMOUR

Sg 7, 21-30 ;Jn 4, 5-14
Ste Thérèse d'Avila - (15 octobre 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e ne sais pas si vous avez été frappé comme moi d'une assez extraordinaire singularité dans la famille carmélitaine du fait que les "grands hommes" ont plutôt une tournure d'esprit que je quali­fierais de féminine, tandis que les femmes, "les gran­des femmes" ont un peu tendance à porter les panta­lons. C'est assez surprenant, mais quand on y regarde de près c'est assez vrai.

Regardez saint Jean de la Croix qui faisait partie des trois premiers compagnons qui devaient réformer les Carmes et dont Thérèse disait : "J'ai deux frères et demi !" ce qui voulait dire que lui était la demi-portion. Elle le considérait un peu comme un minus, qui n'avait pas l'énergie et le tempérament suffisant, évidemment si elle se fiait à sa propre me­sure, on la comprend. Plus profondément encore le style même de la littérature de saint Jean de la Croix, c'est le Cantique spirituel. J'allais dire c'est la ro­mance, c'est la romance à Dieu, c'est cette espèce de chant très doux, très féminin, très sensible au bon sens du terme. Mais que de délicatesse, que de féminité dans la sensibilité de Jean de la Croix.

Et quand vous regardez Thérèse d'Avila c'est vraiment le jour et la nuit si tant est que Jean de la Croix soit la nuit mystique. Pour Thérèse d'Avila c'est tout l'inverse C'est la puissance extraordinaire du dé­sir, de l'action. Quand on lit les Fondations, c'est un peu comme du Don Quichotte spirituel, il y a quand même un air de famille. Et je ne crois pas qu'au sei­zième siècle on ait beaucoup de femmes, religieuses ou non, qui se soient si bien débrouillées dans le genre autobiographique. Habituellement, il était plutôt le fait des hommes qui racontaient leurs hauts faits, la Guerre des Gaules avec César ou les Confessions de saint Augustin, mais les femmes ne racontaient pas leur vie. Dans la littérature autobiographique féminine c'est Thérèse qui a ouvert la voie et depuis il y a eu de grandes mystiques. Thérèse de Lisieux et Elisabeth de la Trinité ont excellé dans le genre. Je ne sais com­ment expliquer cela, je n'ai pas d'hypothèse, mais une chose me paraît certaine. C'est que, chez Thérèse d'Avila on retrouve vraiment la mystique de la vo­lonté. Vous me direz : c'est dangereux. La mystique de la volonté ça peut aboutir très vite à la volonté de puissance, à la domination, etc ... C'est vrai qu'un certain nombre de traits de tempérament de sainte Thérèse d'Avila ne la mettent pas totalement à l'abri de ce piège. Mais fondamentalement ce qui est inté­ressant c'est qu'elle n'a pas perçu la volonté comme un instrument de domination, mais elle a compris la vo­lonté comme le pouvoir mystique par excellence, comme le pouvoir non seulement de la fascination de la réalité ce qui était généralement la manière dont les mystiques médiévaux comprenaient la mystique. C'était la fascination. Mais Thérèse, une des premiè­res, a compris que le moteur profond de la vie mysti­que c'est la volonté comme désir. Que, d'une certaine manière, l'âme serait aveugle si elle n'avait pas cette dynamique profonde qui la pousse vers son objet.

C'est pour cela que Thérèse d'Avila dans sa doctrine spirituelle défend et souligne souvent ce rôle de la volonté, non pas comme affirmation de soi, mais comme le mouvement même qui nous porte, du plus profond de nous-même vers la réalité que l'on contemple. Autrement dit, la contemplation elle-même est mouvement. Et c'est cela qui est peut-être le plus nouveau. Quand on regarde beaucoup d'écrits mystiques du Moyen-Age, la contemplation est cette espèce d'immobilité, d'arrêt du temps, de mise hors jeu de toute la personnalité. Chez Thérèse, c'est le contraire. Le mouvement fait partie de la vie mysti­que. Le fait qu'elle soit en mouvement ne la dérange pas. Au contraire, c'est le moment où elle est le plus à l'aise. Et l'on comprend pourquoi sa vie a ce côté fon­damentalement agité. C'est précisément que le mou­vement même, cet élan profond, est le lieu même de la révélation de Dieu. C'est cela qu'elle a apporté de si neuf. Et d'une certaine manière je me demande si on ne pourrait pas dire que Jean de la Croix est encore un peu plus héritier de la vieille tradition platonicienne de la contemplation, même si lui aussi a fait tous les mouvements de la Montée du Carmel, car c'est infi­niment plus paisible et infiniment plus recueilli que chez Thérèse. Chez Thérèse c'est au fond la même expérience mais aussi et déjà l'invention du cinémato­graphe. Cela bouge et cela n'empêche pas que ce soit vraiment mystique. Et c'est pour cela que c'est si fas­cinant. Si les écrits de Thérèse et tout son héritage spirituel, la manière même dont elle a forgé la vie carmélitaine, sont si grands c'est à cause de cela. Et c'est pour cela qu'elle est si moderne parce qu'effecti­vement nous, que nous le voulions ou non, le vouloir, la volonté a beaucoup plus d'importance dans notre vie, notre sensibilité, notre manière de gérer nos rela­tions qu'autrefois. Ce désir, ce feu, ce mouvement c'est, chez Thérèse, le cœur même de sa rencontre de Dieu et le lieu même où le Christ se manifeste car Lui-même a été ce grand mouvement de l'Incarnation qui nous entraîne vers le Royaume.

En priant sainte Thérèse d'Avila nous lui de­manderons qu'elle nous fasse pressentir quelque chose de la grâce propre qu'elle a reçue, de cette espèce de mouvement profond qui est constitutif de notre être mais qui est lieu de la manifestation de Dieu. Et que nous n'ayons pas la tendance de faire cette espèce de coupure que nous sentons finalement un peu fausse et vis-à-vis de laquelle nous nous sentons en porte à faux qui consiste à isoler d'un côté une sorte de mer d'huile absolument calme et puis de temps en temps on se défonce dans l'action, mais au contraire de trou­ver que déjà l'acte même de la contemplation c'est le mouvement le plus utile, le plus ultime, c'est le mo­ment où nous sommes le plus en mouvement vers Dieu.

Que sainte Thérèse nous obtienne cette grâce, cette découverte et cette vie mystique dans le mou­vement même de Celui qui, le premier, s'est déplacé de sa gloire pour venir habiter, traverser et animer au plus intime d'elle-même notre nature humaine.

 

 

AMEN