LA SAINTETÉ DU DÉSIR
Sg 7, 21-30 ;Jn 4, 5-14
Ste Thérèse d'Avila - (15 octobre 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif !" Je crois que l'on pourrait comparer l'Église au seizième siècle a la situation que nous rapporte l'évangile que nous venons d'entendre. "Jésus, fatigué, s'assied sur le bord de la route" de la même façon que l'Église, fatiguée par un long Moyen-âge s'était assise sur le bord de la route. Les siècles dits "de chrétienté" étaient en train de constater leur lassitude, voire même leur échec. L'organisation de l'empire ne s'était pas faite comme on l'attendait Les rapports entre l'Église, pouvoir spirituel et les pouvoirs temporels aboutissaient à une plus grande autonomie de ces derniers, soutenus par les premiers remous de la pensée laïque. Et tout laisse à croire que, au moment où se déclenchait l'orage de la réforme, à partir de la personne de Luther, l'Église a sérieusement accusé le coup. Bien sûr, elle avait toujours beaucoup de ressources, dans tous les sens du terme d'ailleurs et elle pouvait encore se permettre le luxe d'un art religieux de la renaissance qui nous éblouit encore aujourd'hui. Mais il est bien vrai aussi qu'après de multiples coups et notamment le schisme qui avait emmené le pape en Avignon et qui l'avait fait repartir à Rome dans des conditions plutôt difficiles, l'Église avait passé et passait encore un bien mauvais moment.
Dans ce cadre d'une sorte d'épuisement général, de lassitude et d'un sentiment d'échec, naît subitement, à travers l'expérience de la réforme, l'idée que le seul centre d'intérêt de toute religion, c'est l'individu. C'est le début de l'avènement de la conscience, et de la conscience religieuse comme le seul lieu de la rencontre de Dieu. Et là encore, cette expérience est terriblement dangereuse car elle élimine, d'un seul coup, tout aspect d'une Église, d'un ordre objectif qui tiendrait cette Église. Le croyant, avec sa seule conscience, est aux prises avec Dieu et il doit se débrouiller seul pour faire l'expérience de la miséricorde de Dieu. Plus encore, le croyant fait l'épreuve que tout ce qu'il est, tout ce qu'il est comme nature créée, est en réalité nature déchue. Le croyant de la réforme fait l'expérience d'une radicale incapacité de l'homme à se tourner vers son Dieu. C'est un pessimisme radical qui marque le mouvement de la réforme et qui n'est pas réservé aux seuls pays germaniques, mais qui touche toutes les sociétés de l'Europe de cette époque.
Quand son Eglise est blessée, le Christ prend le temps de s'asseoir à côté d'elle sur la margelle du puits et d'engager le dialogue. Et quand Il vient, Il dit simplement : "Donne-moi à boire !" Il avait soif ! Il avait soif de l'amour de ses créatures. Et je crois que c'est précisément toute l'histoire de sainte Thérèse d'Avila. En s'asseyant sur la margelle du puits, le Christ a révélé aux hommes que leur nature n'était pas totalement corrompue, que leur désir n'allait pas pour la perte de l'individu, que la recherche personnelle et individuelle de Dieu avait une certaine valeur et une certaine signification, mais qu'il ne fallait pas s'y méprendre. Et je dirais très volontiers que dans le temps si troublé du seizième siècle, Thérèse d'Avila a été le témoin privilégié que Dieu a suscité pour manifester la sainteté du désir.
Dieu a suscité un autre témoin, saint Ignace de Loyola avec les Jésuites. Eux, c'est la sainteté de la volonté. La volonté c'est plutôt la caractéristique masculine de l'individu, la capacité de maîtriser les situations, d'y faire face, de s'imposer, cet aspect de la discipline. Mais pour Thérèse d'Avila c'est plus originaire que cela. Ce n'est pas encore tout à fait la volonté qui s'éduque elle-même, qui veut se saisir elle-même dans son élan. C'est, tout à l'origine, le désir, cette source jaillissante que Dieu fait couler en nous pour aller à sa rencontre. Et la sainteté de Thérèse d'Avila c'est précisément, face à ce moment de pessimisme et d'échec, d'avoir su manifester, avec beaucoup de paix mais aussi beaucoup de ténacité et beaucoup de patience, Dieu sait qu'on lui a mis beaucoup de bâtons dans les roues, c'est d'avoir su manifester, avec beaucoup d'endurance, que le désir de l'homme, le désir d'aimer et d'être aimé est quelque chose de fondamental, d'essentiel dans la vie spirituelle, et qu'il est le lieu de la manifestation, de la présence de Dieu et de sa grâce. Il n'y a pas d'opposition entre le désir de l'homme d'aller vers Dieu et la grâce de Dieu qui viendrait sauver l'homme, mais le désir lui-même est le lieu de la manifestation du salut et de la grâce. C'est cela que Thérèse a admirablement compris, qu'elle a admirablement vécu. C'est ce qui donne à la vie de Thérèse d'Avila cette espèce de force, de passion de Dieu et pour Dieu, mais une passion qui n'est pas anarchie, qui n'est pas une sorte de désir de s'imposer ou de se manifester elle-même. C'est au contraire la passion de Dieu comme lieu même où dans toute la force et l'énergie d'un tempérament humain se manifeste la présence salvatrice de l'amour de Dieu.
C'est en ce sens que Thérèse d'Avila est encore pour aujourd'hui, pour chacun de nous, une occasion de convertir notre désir, non pas de le renier, non pas d'en avoir peur, non pas de l'émasculer, mais au contraire de lui donner toute sa force, toute son humanité, de lui reconnaître tout son élan et de le reconnaître comme créature de Dieu, même si, à certains moments il est blessé ou égaré par le péché. Il reste fondamentalement la "mécanique " essentielle de la relation de l'homme à Dieu. C'est le désir transfiguré par la grâce qui a fait que sainte Thérèse d'Avila est devenue ce qu'elle est devenue. Elle est devenue cette sainte de la passion de Dieu, cette sainte du désir brûlant de Dieu, cette sainte de l'amour de Dieu, de l'amour solidement enraciné dans une chair, dans un corps, dans un esprit, dans un amour de femme pour son Seigneur.
Alors demandons au Seigneur que, par l'intercession de Thérèse d'Avila, il suscite selon l'expression du prophète Daniel "des hommes de désir" ou des femmes de désir. C'est le secret même de notre vie avec Dieu. Notre à nous aussi a besoin d'être le lieu de manifestation de la grâce, non pas le lieu de nos peurs ou de nos refoulements ou de nos craintes, mais uniquement le lieu même de la manifestation de la grâce de Dieu.
AMEN