A LA FOIS MARTHE ET MARIE

Sg 7, 21-30 ;Jn 4, 5-14
Ste Thérèse d'Avila - (15 octobre 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

elle que nous célébrons aujourd'hui est assez bien évoquée à travers l'évangile de la sama­ritaine, même si sa propre vie n'a rien à voir avec la vie de celle qui avait eu cinq maris, mais je pense que le point commun c'est celui par lequel on voit comment dans une vie la rencontre du Christ "déchaîne" la puissance et la force du désir de la vo­lonté. En effet, la samaritaine, lorsqu'elle a reconnu le Christ, immédiatement s'élance vers la ville de Sichar et annonce aux gens qu'elle a rencontré le Messie. Et à partir de ce moment-là toute sa vie est comme ce torrent tumultueux de l'eau vive qui fait d'elle un té­moin de l'amour du Christ pour tous les hommes.

On peut dire que c'est la même chose qui s'est accompli dans le cœur de Thérèse, et avec un côté presque souvent incongru ou choquant, elle a su vivre en elle cette profonde transformation par la grâce de tout ce qu'elle était dans ses désirs et j'irais jusqu'à dire dans sa sensibilité et même dans sa sensualité. Tout l'effort, toute l'œuvre mystique de Thérèse c'est précisément cette manière dont, progressivement, a été forgé, transfiguré et transformé l'être même de Thérèse, ce qu'elle avait reçu dans l'ordre de la créa­tion, dans un ordre nouveau qui est celui de la grâce et de la vie dans le Royaume.

Ceci est d'autant plus intéressant et d'autant plus précieux comme héritage spirituel dans l'Église que cette aventure spirituelle de Thérèse est arrivée à un moment où l'Église elle-même subissait de grandes fractures. C'est l'époque où deux blocs se constituent dans la vieille Europe médiévale qui finalement aboutit à un échec : d'une part le monde germanique qui va, par la Réforme, prendre ses distances vis-à-vis de la communion avec Rome, et d'autre part le monde méditerranéen, l'Italie, la France et l'Espagne. Et c'est dans ce monde de plus en plus "latin" que Thérèse d'Avila va délivrer, distiller à travers l'œuvre des fon­dations, à travers le renouveau du Carmel, à travers surtout son expérience de prière son expérience mys­tique de rencontre de Dieu, qu'elle va distiller un nou­veau type d'approche de Dieu, profondément enraciné dans la tradition, héritier de saint Augustin, de tous les grands docteurs médiévaux, mais en même temps quelque chose de profondément neuf, quelque chose de profondément moderne.

Je ne prendrais comme appui pour nous intro­duire dans cette démarche de Thérèse d'Avila que cette nouvelle manière d'aborder le mystère de Dieu, ou plus exactement le mystère de la rencontre de Dieu. Elle a repris le thème des "Demeures" et du "Château". C'était un thème assez couramment utilisé chez les écrivains mystiques et spirituels, seulement, d'une certaine manière elle lui a donné une tout autre coloration. Habituellement, quand on parlait des "Demeures", on disait surtout qu'on était "élevé" dans les demeures, que le schéma de la rencontre de Dieu était ascensionnel. "On montait", on "progressait". Et curieusement, pour Thérèse d'Avila, ce n'est pas d'abord essentiellement un "progrès". Il y a des de­meures qui sont ordonnées les unes par rapport aux autres, on passe de la première à la septième, mais précisément c'est qu'il ne s'agit pas d'abord d'une "as­cension". Il s'agit d'abord de l'âme et de la vie hu­maine elle-même.

Les "Demeures" de l'âme ou le "Château in­térieur" chez Thérèse, c'est l'homme, c'est le cœur de l'homme. Et c'est le fait que cette "demeure" est le lieu même de la rencontre. Ainsi donc l'âme n'a pas tellement d'abord à "sortir" d'elle-même pour aller à la rencontre de Dieu, elle est déjà, naturellement, pro­fondément, "le jardin" même de Dieu. Et il arrive même à Thérèse de l'expliquer avec un humour qui n'est pas sans sel, quand on pense à la manière dont ces pauvres carmélites étaient embrigadées et enfer­mées dans leur couvent. Elle a écrit cet ouvrage "le Château intérieur" à la fin de sa vie, et dans l'épilo­gue, elle ajoute : "Ainsi que je l'ai dit en commençant, je m'étais mise à ce travail avec une vive répugnance, mais à présent qu'il est terminé, je suis très contente de l'avoir entrepris, et je regarde comme bien em­ployée la peine qu'il m'a coûtée, peine d'ailleurs bien légère, il faut le reconnaître". (En réalité elle n'était pas si légère que ça parce qu'elle y attrapait des maux de tête terribles, par conséquent pour elle, écrire et rédiger était quelque chose d'épuisant, mais, et c'est tout à fait sainte Thérèse, elle considérait que ce n'était rien du tout que d'avoir mal à la tête).

"Quand je considère, mes sœurs, la rigueur de votre clôture (il est vrai qu'elle y était moins sou­mise que ses sœurs), le peu de délassement que vous y avez et combien dans quelques-uns de vos monastères l'espace même vous fait défaut, il me semble que ce sera pour vous une consolation de vous récréer dans ce château intérieur où à toute heure du jour et sans la permission des supérieures, et là elle en savait quelque chose, vous êtes libre d'entrer et de vous promener. A la vérité, vous ne pouvez pas, par vos propres forces, si grandes qu'elles vous paraissent, entrer dans toutes les demeures. C'est au Maître du Château de vous y introduire. Si donc, vous ren­contrez de sa part quelque résistance, je vous le conseille, n'essayez pas de passer outre, vous le fâ­cheriez, si bien qu'il vous en fermerait l'entrée pour toujours."

Je crois que c'est cela un des aspects de Thé­rèse et c'est très proche de notre sensibilité moderne, c'est que le "grand espace" de l'homme, c'est son cœur, c'est son désir, c'est sa volonté. Et les "Demeu­res" c'est simplement la manière dont chacun d'entre nous, dans son expérience spirituelle, est invité à faire ce voyage à l'intérieur de lui-même, mais non pas pour y trouver une sorte d'enfermement et de prison, mais au contraire la véritable liberté que peut seule donner la rencontre de Dieu. Et à ce moment-là, ce voyage à travers tout l'intérieur de nous-mêmes, c'est simplement le voyage par lequel Dieu, qui vient nous visiter, nous donne la plénitude de la liberté, la pléni­tude de la joie et la plénitude du bonheur.

Il faudrait évidemment voir comment ensuite sainte Thérèse trace tout cet itinéraire dans lequel l'âme, découvrant qu'elle est elle-même le "jardin de Dieu", qu'elle est le "Château de Dieu" découvre en même temps la grandeur de son désir de Dieu, le bon­heur d'être à Lui, mais ce qui est très beau c'est la manière même dont ce voyage à l'intérieur de son cœur se termine. Il se termine par la figure de Marthe et de Marie. Le voyage a commencé dans les douves et les communs du château où l'on rencontre des ser­pents et des vipères, images du péché, mais à la fin on arrive au cœur même du château qui est la rencontre du Christ. Et comment le rencontre-t-on ? A la fois comme Marthe et Marie.

"Croyez-moi, pour donner l'hospitalité à no­tre Maître dans ce château intérieur, pour le retenir chez soi, pour le bien traiter et le nourrir comme il convient, il faut que Marthe et Marie se joignent en­semble. Et comment Marie, toujours assise à ses pieds, aurait-elle pu le nourrir sans l'aide de sa sœur ? (ce qui montre que, pour la grande contemplative qu'était Thérèse d'Avila, le rôle de Marthe n'était pas du tout mineur). Mais savez-vous quelle est sa nour­riture ? C'est que, par tous les moyens de notre pou­voir, nous gagnions les âmes, afin que ces âmes se sauvent et le louent pendant l'éternité".

C'est dire que la manière même, lorsqu'on a accueilli le Christ en nous et découvert ce château intérieur dans lequel nous vivons avec le Christ comme avec l'hôte de notre cœur, la véritable nourri­ture que nous pouvons servir, c'est la prière et l'apos­tolat. C'est la présence, l'annonce et la proclamation. Mais alors, comment ?

"Vous allez me faire ici deux objections. La première, c'est qu'au témoignage de Notre Seigneur, Marie a choisi la meilleure part. Je réponds qu'elle avait déjà rempli l'office de Marthe en rendant au Divin Maître le bon office de lui laver les pieds et de les lui essuyer avec ses cheveux. Pensez-vous que ce fut peu mortifiant pour une personne de sa qualité d'aller ainsi par les rues, et peut-être seule, car sa ferveur l'empêchait d'y prendre garde, d'entrer dans une maison dont elle n'avait jamais franchi le seuil, de supporter ensuite les propos malveillants du phari­sien, et bien d'autres choses encore ? Quel change­ment pour une femme comme elle, aux yeux de toute la ville et de ces méchants, que sa seule affection pour le Maître qu'ils détestaient devait exciter à lui rappe­ler sa vie passée, à lui reprocher de vouloir "faire la sainte" ! car évidemment elle avait sans retard changé de costume et de genre de vie. Si de nos jours on en dit autant de personnes moins célèbres, que devait-il en être pour elle ? J'ose vous l'affirmer, mes sœurs, la meilleure part ne lui est venue qu'après des peines et de grandes mortifications.

Vous m'objecterez en second lieu que le pou­voir et les moyens vous manquent pour gagner des âmes à Dieu (car évidemment si notre manière de nourrir le Christ dans notre cœur c'est de faire de l'apostolat, comment ces pauvres carmélites pou­vaient-elles le faire ?). Vous vous y emploieriez, dites-vous, de très grand cœur, mais n'ayant le droit ni d'enseigner ni de prêcher comme les apôtres, que vous reste-t-il à faire ? J'ai déjà répondu à ceci diver­ses fois, mais comme au milieu des bons désirs que le Seigneur vous donne, c'est une pensée qui je crois vous traverse l'esprit, je ne laisserai pas de le répéter en ce lieu. J'ai dit que le démon nous inspire quel­quefois des désirs sublimes, afin que, laissant de côté au service de Notre Seigneur les choses possibles, nous nous tenions satisfaites d'avoir inspiré aux cho­ses impossibles. Sans m'arrêter à tout ce que vous pouvez accomplir par le moyen de l'oraison, je vous dirai ceci : Ne visez pas à faire du bien au monde entier. Contentez-vous d'en faire aux personnes dans la société desquelles vous vivez. Cette œuvre sera d'autant plus méritoire que vous êtes plus obligée de l'accomplir. Pensez-vous que ce sera peu de chose si par votre humilité profonde, votre esprit de mortifi­cation, votre tendre charité pour vos sœurs, votre amour pour Notre Seigneur, vous les embrasait toutes de ce feu céleste et leur devenez un continuel stimu­lant à l'aimer ? Vous ferez un très grand fruit, au contraire, et vous rendrez à Notre Seigneur un service qui lui sera très agréable. En vous voyant réaliser ainsi ce qui dépend de vous, le Seigneur reconnaîtra que vous feriez bien davantage si vous en aviez le pouvoir et ne vous récompensera pas moins que si vous lui aviez gagné beaucoup d'âmes.

Vous direz peut-être que ce n'est pas là convertir, parce que toutes vos cœurs sont déjà plei­nes de vertus. De quoi vous mêlez-vous ? Plus elles seront parfaites, plus leurs louanges seront agréables à Dieu, et plus leur oraison et leur prière seront pro­fitables au prochain."

Je crois que c'est cela le sens extrêmement beau de la mystique de sainte Thérèse d'Avila. C'est que le plus grand amour de Dieu, on ne peut le ren­contrer que dans le visage du prochain, c'est-à-dire que dans le visage de celui qui est vraiment proche.

 

AMEN