INQUIÈTE, VAGABONDE, OPINIÂTRE
Sg 7, 21-30 ; Lc 14, 25-33
Ste Thérèse d'Avila - (15 octobre 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN
|
S |
ainte Thérèse d'Avila n'était pas du genre à s'asseoir à son bureau et à calculer longtemps pour savoir si elle était capable de construire une tour. Thérèse d'Avila c'est la sainteté en ouragan.
Cette femme est née au début du seizième siècle, qu'on a appelé le "siècle d'or" espagnol, peut-être qu'elle n'y est pas pour rien. Elle était la troisième enfant de son père qui était à son second mariage à ce moment-là. Dès sa jeunesse, ses qualités de femme forte se sont manifestées. Elle a eu beaucoup de mal à entrer dans la vie religieuse, dans la vie carmélitaine parce qu'elle trouvait qu'elle avait beaucoup de charme, c'était probablement vrai, et qu'elle ne voyait pas pourquoi elle irait le gâcher là. D'ailleurs elle ne l'a pas gâché du tout.
Sainte Thérèse c'est un ouragan à cause de sa personnalité extraordinaire. Elle est un petit peu l'incarnation de cette sagesse dont on parlait tout à l'heure. Elle était partout, surveillait tout, elle connaissait tout, elle scrutait toute chose, son omniprésence était caractéristique. Elle a parcouru tous les chemins d'Espagne à un train d'enfer, même si c'était sur un dos de mulet, malgré toutes les difficultés de relief, d'intempéries et ce n'était pas cela qui lui faisait le plus peur, mais surtout malgré toutes les difficultés qu'elle a rencontrées essentiellement dans l'Église à cause de son désir de réformer la vie carmélitaine, de reprendre la Règle primitive. Tous les provinciaux et supérieurs des Carmes mitigés, ceux qui suivaient la deuxième Règle, mettaient tous les obstacles possibles pour que cette femme n'atteigne pas son but. Evidemment, revenir à la règle primitive, c'était un peu une condamnation de leur vie religieuse quelque peu mitigée.
Elle a eu aussi à s'affronter à des personnages encore plus importants dans l'Église comme le Nonce de l'époque en Espagne qui avait dit d'elle : "C'est une femme inquiète, vagabonde, désobéissante et opiniâtre." Et certes, elle était inquiète, mais de l'inquiétude de l'amour de Dieu à propager, elle était vagabonde pour courir partout et annoncer à tous les hommes cette vérité de l'amour absolu, et elle était opiniâtre, certes, parce que malgré tous ces obstacles, elle a magnifiquement réussi. Quant-à sa désobéissance, je ne le pense pas.
Sainte Thérèse d'Avila s'occupait de tout. Elle était très au courant de tous les aspects politiques, économiques, culturels, religieux de son époque. Elle avait une curiosité extraordinaire, une puissance de travail étonnante (elle écrivait toutes les nuits des milliers de lettres à la lueur de sa chandelle, et le lendemain, sans prendre de repos, elle repartait). En vingt ans, elle a fondé quinze couvents, c'est-à-dire presque un par an, ce qui n'est quand même pas peu dire, dans une époque extrêmement difficile à cause de cette réforme de l'ordre carmélitain. Et cependant, si on mettait bout à bout tout ce qu'elle a fait, tout ce qu'elle a pensé, tout ce qu'elle a aidé, tout ce qu'elle a imaginé et tout ce qu'elle a réalisé, on n'aurait encore rien dit de sa sainteté.
Elle disait d'elle-même : "Il faut de plus en plus se pénétrer du peu de cas que nous devons faire de cette vie et de ce que nous y faisons qui, à tout instant, se révèle périssable." En définitive, la sainteté de Thérèse d'Avila c'est un amour fou de Dieu pour elle qu'elle a accueilli dans sa vie. Et elle l'a accueilli dans sa vie, dans ce qu'elle était, à son époque, avec son caractère et avec toutes ses relations. Sa pauvreté, et Dieu sait si elle fut grande, n'a pas été de vouloir changer de vie, mais de vouloir que l'évangile soit une force qui transforme ce qu'elle était. Elle a accueilli cet amour de Dieu comme un feu, mais ce feu ne l'a pas consumée, ce feu a pénétré en elle, jusqu'à la moelle de ses os, jusqu'aux plus profonds replis de sa personnalité fort complexe, et ainsi cette grâce de Dieu a brûlé tout son être et en a fait vraiment une flamme ardente qui a brillé comme un flambeau extraordinaire au cœur de ce siècle d'or, le siècle de Philippe II d'Espagne.
Je crois que ce qu'il faut retenir de sa sainteté, ce n'est pas qu'elle soit imitable. D'ailleurs aucun saint n'est imitable, parce que Dieu donne à chacun sa sainteté pour qu'il reste lui-même. Il ne faut pas vouloir devenir ce qu'ont été les saints. Ce qu'il faut et ce qui nous est demandé aujourd'hui, c'est de recevoir la sainteté de Dieu dans ce que nous sommes, en acceptant ce que nous sommes et c'est là notre première obéissance et probablement aussi notre première pauvreté, car on rêverait tellement d'être quelqu'un d'autre en s'imaginant qu'on serait à ce moment-là plus saint ou en tout cas plus capable de sainteté, mais ce n'est pas vrai. Dieu nous donne notre poids de sainteté. Dieu nous appelle à être saints dans tout ce que nous sommes, et notre conversion ce n'est pas de vouloir changer de peau ou changer de caractère ou changer de cœur, c'est de vouloir que l'évangile pénètre notre peau jusqu'au plus profond de notre être, en nous laissant nous-même, ou plus exactement en permettant que nous soyons de plus en plus nous-même, que notre humanité, que notre intelligence, que notre affectivité, que ce que nous sommes soit vraiment rempli de cette grâce de Dieu. Et si nous sommes des chrétiens si peu flambants, c'est parce que nous ne recevons pas ce feu de Dieu, en ayant peur que, justement, il détruise ce à quoi nous tenons le plus, ce sur quoi nous ne voulons pas nous convertir. Et justement la sainteté c'est d'aller jusque-là et de laisser cet amour de Dieu nous brûler, nous transformer avec la conviction profonde dans la foi que c'est cette sainteté de Dieu qui nous redonnera notre véritable identité.
Alors, prions sainte Thérèse d'Avila pour que, non pas comme elle, mais autant qu'elle nous puissions vivre de cet amour absolu de Dieu, elle qui disait : "Seule pour Dieu seul". Que nous puissions en vivre de façon totale, et à ce moment-là, nous saurons trouver, dans cette solitude avec Dieu, nos relations, notre sollicitude pour nos frères. C'est quand même étonnant que cette femme qui a passé ses quarante ans de vie active toujours avec les autres, toujours sur la brèche, était une mystique, une femme seule avec son Dieu seul. Et c'est cela je crois l'expérience profonde de la vie spirituelle, c'est qu'elle ne nous isole jamais des autres, bien au contraire, elle nous permet d'être avec les autres, simplement en vérité profonde.
Que sainte Thérèse d'Avila nous aide, avec ce que nous sommes, là où nous sommes, à être un petit peu imprégnés de cette sagesse qu'elle a véhiculée, à recevoir dans notre cœur cette flamme de Pentecôte qui l'a embrasée et qui a rayonné, non seulement sur sa ville ou sur son pays, mais sur toute la chrétienté et cette sainteté brille encore à nos yeux pour nous rappeler que c'est à cela que nous aussi nous sommes appelés. Demandons-lui d'aimer les hommes, d'aimer l'Église autant que Dieu et pour Dieu.
AMEN