UNE FEMME DE DÉSIR
Sg 7, 21-30 ; Lc 14, 25-33
Ste Thérèse d'Avila - (15 octobre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Offerte à l'Amour
|
L |
'intuition profonde de la vie et de l'œuvre de sainte Thérèse d'Avila est quelque chose d'extraordinairement simple. En effet, Thérèse connaît la vie religieuse dans cette Espagne du seizième siècle, une Espagne qu'on peut dire par beaucoup de côtés extrêmement heureuse. C'est vraiment le plein épanouissement de la "grande Espagne" avec Charles-Quint et Philippe II, d'un pays où la richesse afflue, où l'expansion à travers les mers est une aventure assez grisante, où il reste encore tout ce vieil idéal chevaleresque des gentilshommes qui trouvent le plein épanouissement de leur être dans le combat, dans le risque de sa vie.
C'est aussi une époque extraordinaire de culture dont on a de très beaux témoignages. C'est l'époque où Charles-Quint l'empereur peut dire que "le soleil ne se couche pas sur son empire". C'est la première fois que cela se produit dans l'histoire de l'humanité et c'est assez grisant. Et au milieu de tout cela la vie religieuse, à la différence de ce qui se passe en Allemagne ou en France, reste profondément catholique. La Réforme ne fait pas de ravages en Espagne. Par conséquent le monde religieux, même s'il est traversé par un certain nombre de querelles, j'allais dire inévitables, dont ces pauvres Jean de la Croix et Thérèse d'Avila feront les frais, le monde religieux est un monde assez heureux, je dirais presque même, un monde assez mondain. Les religieuses, et Thérèse a vécu ainsi jusqu'à quarante ans, passaient bien autant de temps au parloir qu'à l'office. Ce n'était pas du tout une vie ascétique, c'était au contraire une vie extrêmement heureuse qui avait quelque chose de très beau, un peu innocent, un peu naïf.
Je crois que l'intuition profondément mystique de Thérèse d'Avila s'explique par le moment où elle a compris ce qu'était un crucifix. Un jour, en regardant le Crucifié, elle a compris que Dieu avait dû passer par cette souffrance et cette espèce d'anéantissement, au cœur même de notre humanité, que ce qui était proposé à notre méditation et à notre prière, c'était un homme brisé, bafoué, anéanti par la puissance du mal et du péché de l'homme. Et cela l'a bouleversée. Elle exprime très bien cela dans une série de méditations intitulées les "Exclamations". Et la sixième exclamation exprime vraiment ce que Thérèse a compris. Elle a compris qu'en réalité, ce merveilleux épanouissement de l'homme était sans cesse traversé par une grande souffrance, et que, tant que l'on n'avait pas touché du doigt cette pauvreté cette souffrance profonde de tout être, non pas par plaisir de se détruire mais simplement à cause de notre fragilité, tant que, au moment même où l'on constatait ce grand épanouissement, cette grandeur de l'homme, on ne s'apercevait pas à quel point, en toutes les parties de son être, il était profondément fragilisé et menacé, on n'avait pas encore compris ce qu'était notre relation à Dieu. C'est pourquoi ce que Thérèse écrit à ce moment-là, est très brûlant, très pathétique mais dit bien cette intuition de l'irruption et des ravages que peuvent faire le mal et la souffrance, au cœur même de notre relation avec Dieu.
"O mon Dieu, mon Créateur, vous faites des plaies et vous n'y appliquez point de remède, vous blessez et la blessure n'apparaît point, vous tuez mais pour laisser plus de vie. Pour tout dire, mon Seigneur, vous faites ce qui vous plaît, Vous agissez en tout-puissant. Et quoi, mon Dieu, vous voulez que ce soit un vermisseau aussi méprisable que moi qui souffre des choses si contraires ! J'y consens ô mon Dieu, puisque vous le voulez. Pour moi, je ne veux que vous aimer, mais que je souffre que je souffre, mon tendre Créateur. L'excès de ma douleur m'arrache des gémissements. Il m'oblige à me plaindre d'un mal qui sera sans remède jusqu'à ce qu'il vous plaise d'y mettre un terme. Mon âme, dans son étroit cachot, appelle la liberté et pourtant, elle ne veut pas s'écarter le moins du monde de votre volonté. O ma Gloire, ou bien faites croître son martyre, ou bien faites-le finir entièrement. O mort, ô mort, comment peut-on te redouter puisqu'en toi se trouve la vie ? Mais qui ne craindra, après avoir passe une partie de son existence sans aimer son Dieu ? Et puisque j'en suis là, que demandai-je, que désirai-je ? Serait-ce le châtiment si mérité de mes offensés ? Ne le permettez pas, mon Bien-Aimé. Ma rançon vous a tant coûté ! O mon âme, laisse s'accomplir la volonté de ton Dieu. C'est là ce qui te convient. Sers-le et espère de sa miséricorde qu'Il portera remède à ta douleur.''
Vous voyez, ce n'est pas un texte doloriste, contrairement à ce que l'on pourrait penser. C'est un texte qui exprime ce profond désarroi de l'homme lorsqu'il croit qu'il va se constituer lui-même, que la vie est son affaire et qu'il peut simplement l'arranger à son gré. En réalité, au moment même où il croit cela, l'homme subitement, et c'est la grâce, est traversé par cette souffrance qui est le désir de Dieu. Car toute la vie mystique de Thérèse d'Avila, ce n'est pas de cultiver la souffrance pour la souffrance, mais c'est précisément de sentir à quel point tout notre être, dans tout ce que nous sommes, dans tout ce que nous vivons, dans tout ce que nous aimons, est une sorte de blessure ouverte, c'est une sorte de désir de guérir de cette fermeture sur soi, c'est une manière d'aspirer sans cesse à contempler le visage de Dieu.
C'est pour cela que, dans la vie de Thérèse d'Avila, le désir tient une si grande place. Non pas le désir pour s'accomplir soi-même, mais le désir dans son mouvement vers l'autre, dans son mouvement vers Dieu, dans la soif de se donner de façon brûlante à son Époux bien-aimé.
Demandons au Seigneur, par l'intercession de Thérèse d'Avila, que dans cette époque où nous vivons et qui est aussi par bien des égards une sorte de magnification du désir et de l'épanouissement de l'homme pour lui-même, nous soyons les témoins de la vérité du désir de l'homme, tel que Dieu l'a voulu pour nous. Non pas un désir qui nous fermerait sur nous-même, mais ce désir brûlant qui se fait souffrance en nous, désir de rencontrer notre Dieu face à face.
AMEN