PASSIONNÉE DE VÉRITÉ
Sg 7, 21-30 ; Lc 14, 25-33
Ste Thérèse d'Avila - (15 octobre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Lavoûte-Chillac : Sainte Thérèse d'Avila
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e dirais volontiers qu'il y "un cas Thérèse d'Avila". En effet, c'est une sainteté dont on peut dire qu'elle n'est vraiment pas banale. Pour le comprendre, il faut mesurer qu'il n'est pas très facile d'être saint et espagnol et peut-être même encore plus difficile d'être sainte et espagnole. En effet, les grandes figures de la sainteté hispanique ne sont pas très très nombreuses. On dirait même que pour que les Espagnols se sanctifient, il faut qu'ils quittent l'Espagne. Je n'en veux pour preuve que les plus grands saints dominicains dont la sainteté s'est souvent déclenchée en dehors de leur terre natale. Il y a sans doute quelque chose à creuser là-dessous. Saint Dominique a compris sa vocation quand il était en France chez les hérétiques, Las Cazas et plusieurs autres ont mené une vie de sainteté sans pour autant être béatifiés, mais quand ils évangélisaient les Amériques.
Pour le cas de Thérèse d'Avila c'est une sainte bien de l'Espagne et c'est d'autant plus méritoire. En effet, je crois que nous n'imaginons pas le ferment, le bouillon de culture que pouvait représenter cette Espagne du seizième siècle. C'est un bouillonnement, une chaudière de passions, de toutes les passions. Depuis les passions de la richesse car l'Espagne devient immensément riche grâce à l'or qu'elle rapporte des Amériques. C'est un pays opulent, riche, avec de grands propriétaires terriens qui maintenant ont de très grands moyens financiers. C'est le pays des passions de la gloire, des passions de la chevalerie, des passions de la guerre. Le souvenir de la Reconquista n'est pas loin. Le Cid fait partie du patrimoine national. Ils n'ont pas eu besoin d'un Corneille pour que cela rentre dans tous les pores de leur culture. C'est l'Espagne de Don Quichotte, c'est-à-dire que l'âme noble est capable de s'enthousiasmer, de flamber comme un feu de paille pour n'importe quel idéal mais avec tous les ravages que cela peut entraîner, c'est-à-dire une sorte de passion démesurée, incontrôlée et incontrôlable. Je crois personnellement qu'il est très important de se souvenir que cette chère Thérèse d'Avila, quand elle était petite, avait eu la tête un peu tournée par des romans de chevalerie et qu'elle même aurait voulu en écrire un. C'est très symptomatique, car en réalité, c'était une passionnée.
Puis, c'est aussi la passion de la mort, la passion qui subsistait encore en Espagne, cette vieille passion de la mort, la corrida, ces vieux fonds païens de se confronter avec la mort comme une sorte d'affirmation de soi. Enfin il y a une passion qui, à cette époque-là, est particulièrement dangereuse, c'est la passion de la vérité. C'est le moment où l'Inquisition commence à être de plus en plus tatillonne et il suffit de fort peu de chose pour frôler les bûchers de l'Inquisition. D'ailleurs Thérèse d'Avila et Jean de la Croix en sauront quelque chose. Saint Jean de la Croix a passé par les cachots de l'Inquisition et sainte Thérèse a été inquiétée, à plusieurs reprises, non seulement par les inquisiteurs dominicains mais également par les jésuites. On a quelques lettres tout à fait pittoresques sur tous les ennuis que les Jésuites, dans leur passion de la vérité, lui ont fait subir. Elle en est très très affligée.
Et bien, ce qui est extraordinaire, chez Thérèse d'Avila c'est la sainteté de la passion et dans les passions. Au milieu de ce bouillonnement, sainte Thérèse ne le cède en rien à l'ambiance environnante. Elle aussi est une femme absolument passionnée. Elle veut tout, et généralement tout de suite. Elle a un tempérament de fer. Rien ne lui résiste. Elle a une volonté étonnante. Elle a un entêtement et une ténacité dans la réalisation de ce qu'elle veut faire qui dépasse l'imagination. Et avec tout cela une sorte de passion de l'absolu, une passion amoureuse de Dieu qui fait que, précisément, il n'y a que cela qui compte, et que tout le reste, c'est les affaires courantes qu'elle essaie d'expédier le plus vite possible pour ensuite retrouver ces longs moments d'oraison où elle se trouve seule à seul avec son Seigneur.
Je crois que ce bref portrait de Thérèse d'Avila, au milieu de ce terreau dans lequel a grandi sa sainteté, révèle la manière dont petit à petit par la force et la puissance de l'Esprit, le Seigneur a pétri son visage de sainteté, et Dieu sait qu'il a fallu du temps car même si Thérèse est entrée relativement jeune au Carmel, le déclenchement de sa passion pour Dieu ne s'est produit que vers trente-huit ans, et au début de sa vie monastique ce n'était pas toujours la perfection. Précisément c'est cela qui est extraordinaire, c'est qu'il lui a fallu du temps pour tomber vraiment amoureuse de son Seigneur, mais quand cela lui est arrivé, ça a été vraiment d'un seul coup et cela a pris vraiment comme le feu en elle.
Par son intercession, aujourd'hui, nous demanderons que, dans notre cœur à nous, au milieu des passions dont nous sommes tous victimes les uns et les autres, (chacun a les passions qu'il peut et parfois les passions qu'il mérite, là généralement on ne choisit pas) mais que, au milieu de ces passions, par l'intercession de Thérèse d'Avila qui a su si bien se laisser façonner par le Christ et transformer cette brûlure de la passion non pas en une sorte de goût du néant ou dans une sorte d'emprise sur les autres, de possessivité ou de possession, mais parce qu'elle a su très bien laisser rayonner en elle la force de l'Esprit Saint, nous demanderons qu'à notre tour, au milieu de toutes ces houles et de tous ces dangers à travers lesquels nous marchons, nous laissions petit à petit transfigurer notre cœur, même dans ce qu'il a de plus houleux, de plus difficile à maîtriser et qui sont nos passions, qu'en réalité jusque-là puisse être sensible et perceptible cette marque de l'amour de Dieu qui vient nous sauver tout entier.
AMEN