SAGESSE ET FOLIE
Sg 7, 21-30 ;Jn 4, 5-14
Ste Thérèse d'Avila - (15 octobre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, les deux textes qui ont été choisis pour faire mémoire de sainte Thérèse d'Avila sont capables de marquer l'originalité de son expérience de chrétienne. Le premier c'est le texte de la Sagesse. Cela peut nous paraître une littérature un peu particulière : la sagesse est un esprit unique, subtil, elle est dans tout … En réalité, c'est une expérience que l'auteur du livre de la Sagesse avait faite à partir de l'ambiance du monde grec : la sagesse, l'ordre du monde, la sagesse ordinatrice du monde, était présente partout. La Sagesse, c'est la perspective juive qui voulait le souligner n'est pas simplement un ordre intellectuel de pensée, une notion, ce n'est pas une construction scientifique, ce n'est pas pour montrer que le monde est scientifique comme on le croirait aujourd'hui, mais c'était pour montrer que le monde était comme habité par une intention, une présence et un dynamisme divin. C'est vrai que cette notion petit à petit, était non pas perdue, mais était devenue un élément fondamental de la tradition théologique. A la fin du Moyen-Age, on n'y faisait plus beaucoup attention.
Dans cette Espagne qui renaît, car il faut imaginer cette Espagne de sainte Thérèse d'Avila comme une Espagne en pleine renaissance religieuse, c'est après l'effort de la reconquête, elle redevient enfin chrétienne et non plus sous domination et sous contrainte musulmane, l'Espagne assiste à une sorte de bouillonnement à la fois de pensée, d'activité, de reconstruction matérielle, de réorganisation politique. Les rois d'Espagne sont les empereurs du monde entier, et Thérèse d'Avila vit dans ce monde d'une effervescence et d'un bouillonnement extraordinaire.
Peut-être à la différence de ce que faisaient comme expérience les hommes du livre de la Sagesse qui voyaient ce bouillonnement dans le monde entier, Thérèse verra cette dynamique très violente de la Sagesse de Dieu, surtout dans la prière. C'est cela l'origine de son expérience mystique. Elle s'est rendu compte de ce fait étrange, dans sa prière, dans son oraison, dans sa manière de méditer, il y avait comme une force et un dynamisme divin qui la traversait, qui devenait une sorte de chose à penser qui n'avait pas encore été pensée jusque-là.
C'est comme cela que Thérèse va petit à petit réaliser que son âme est un château. Elle a écrit un ouvrage qui s'appelle : "Les demeures", c'est sa perception que l'âme est un château, une demeure, et c'est pour elle un élément central dans sa manière d'envisager sa vie spirituelle. C'est parce que l'âme est comme une demeure habitée par Dieu, un Dieu qui vit au centre de cette âme, que l'âme doit faire un effort pour se regrouper et se concentrer au sens le plus radical du terme sur la présence de celui qui est au centre. A partir de ce moment-là toute la pensée mystique de sainte Thérèse s'illumine sous un regard assez neuf par rapport à tout ce qu'on avait pensé jusqu'alors. L'âme n'est pas un château au sens d'un ensemble de forteresses fermées sur elles-mêmes, mais l'âme est un château sans cesse visité, habité par un Seigneur qui est le Christ lui-même. Tout l'effort de la mystique thérésienne, c'est à la fois de se recentrer sur le château, non pas pour y demeurer, mais pour se laisser entraîner par celui qui en est le maître, le Christ et se laisser entraîner par son dynamisme et sa vitalité.
C'est pour cela que chez sainte Thérèse il y a une notion un peu étrange qui est la notion de folie. Cette notion de folie n'a rien à voir avec des comportements pathologiques. La notion de folie, c'est que ce maître de la maison, ce Seigneur qui demeure dans la maison de l'âme est tellement grand qu'au moment où l'âme essaie de se concentrer sur elle-même, elle est comme obligée de partir vers l'extérieur et de sortir dans une certaine démesure qui n'est pas de la folie, mais qui est la démesure de Dieu.
Cela rejoint le deuxième texte qui est celui de l'évangile de Jean : l'eau jaillissant en vie éternelle. L'eau ne va pas rester dans le puits, mais il faut que cette eau jaillisse, qu'elle soit une eau qui va couler en-dehors du cœur et de l'âme de celui qui bénéficie ainsi de la présence de Dieu. Toute la réflexion de sainte Thérèse c'est de montrer qu'à partir du moment où une personne humaine, où un être créé a découvert cette présence débordante de la vitalité et du dynamisme de Dieu en elle, elle ne peut plus rester tranquille sur elle-même. Elle redécouvre à sa manière une certaine théologie qu'on pourrait appeler la théologie de l'inquiétude, du non repos, de la sortie de soi, pour essayer de suivre celui qui est le maître, le résident dans l'âme.C'est pour cela que cette pensée de sainte Thérèse d'Avila est si moderne : plus l'âme se recentre en elle-même, revient sur elle-même, moins elle peut y rester. C'est ce mouvement sans cesse de contradiction entre le retour sur soi et le fait d'être obligé de sortir de soi qui fait toute l'originalité de la mystique thérésienne. On a toujours admiré en elle les descriptions des plus grandes expériences mystiques, et en même temps, son sens missionnaire pour aller fonder des carmels, et de partir sur les routes pour aller visiter ses nouvelles fondations, c'est bien cette pulsation-là qui était le rythme même de sa vie mystique.
Nous ne sommes sans doute pas appelés à avoir les mêmes extases mystiques que sainte Thérèse d'Avila, ce n'est pas donné à tout le monde. Mais ce qu'on peut avoir, c'est au moins d'essayer de retrouver ce rythme, que plus il y a retour sur soi au plus intime de la demeure, qui est le château de l'âme, plus en même temps, cela nous projette et nous propulse au-delà de nous-même. Il y a là une intuition qui rejoint les aspects les plus romanesques et les plus fous de l'Espagne de l'époque. On a souvent considéré le côté folie de sainte Thérèse d'Avila à Don Quichotte. Il est ce héros qui part à l'aventure sans trop savoir où il va car il est emporté au-delà de lui-même. Evidemment, l'auteur de Don Quichotte, Cervantès, donne à cette folie un caractère un peu caricatural, comique et rocambolesque, mais c'est un peu la même intuition. C'est ce sentiment que quand l'homme est vraiment ramené au mouvement du désir le plus profond de lui-même, il ne peut pas y rester, il est obligé de partir ailleurs. Là où Don Quichotte est capable d'aller se battre avec des moulins à vent, de mener des batailles tout à fait imaginaires, montrant par là le côté un peu drôle de ce faux héroïsme, on retrouverait presque en parallèle, mais pas comme un faux héroïsme, le fait que Thérèse, quand elle retrouve l'intimité de son être, est obligée de tomber dans ce comportement de folie qui est la folie de Dieu et qui s'accomplit dans les œuvres les plus extraordinaire. Elle a quand même réformé le carmel, et elle a été la source d'une inspiration spirituelle pour l'Église pendant des siècles, et elle continue à l'être. C'est ce côté folie qui est si décisif alors que jusque-là on avait plutôt mis l'accent sur la mesure dans l'expérience spirituelle chrétienne, là il y a un côté fou et démesuré.
Je crois que cela doit encore nous parler aujourd'hui dans notre propre cœur et dans le cœur de nos contemporains. Cette folie dont parlait déjà saint Paul, sainte Thérèse l'a mise en œuvre à sa manière de la façon la plus audacieuse et la plus étonnante qui soit pour l'époque. Aujourd'hui, nous avons encore besoin des témoins qui montrent que la folie de Dieu n'est pas une folie pathologique qui nous ferait tomber dans le non-sens ou le donquichottisme, mais que c'est une folie qui nous fait envisager et percevoir la grandeur démesurée de l'amour de Dieu pour chacun d'entre nous.
AMEN