L'ÉGLISE EST TOUJOURS DU CÔTÉ DE LA MISÉRICORDE

2 Co 5, 17- 2 Co 6, 2; Jn 20, 19-23
St Callixte - (14 octobre 2010)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Le Christ aussi pardonne toujours …

 

F

rères et sœurs, nous imaginons un peu facilement que les premiers siècles de l'Église ont été des siècles de possession pacifique de la révélation pendant lesquels tout se passait admirablement dans l'Église. En réalité, dès le début, il y a eu des schismes, il y a eu des scissions, et des oppositions. Un des sujets sur lesquels il y a eu le plus de contestations, c'est : peut-on remettre les péchés commis après le baptême ?

Pour mieux comprendre la question il faut bien réfléchir : à cette époque, la plupart de chrétiens étaient des convertis. On se convertit avec son cœur et avec son intelligence, cela suppose qu'on soit déjà adulte, en tout cas, déjà majeur, et donc la plupart des chrétiens étaient des gens qui avaient choisi en connaissance de cause, d'être chrétiens. Précisément, c'était une époque de persécutions, et se déclarer chrétien et demander le baptême était équivalent à risquer sa vie.

Par conséquent, on n'était pas chrétien sans savoir pourquoi. On n'était pas simplement chrétien parce que dans la famille on faisait comme ça, comme cela peut arriver très souvent de nos jours. Les chrétiens étaient des gens qui avaient fait un choix précis et profond dans leur vie. Puisque le baptême qui suivait la conversion était le pardon des péchés, on a eu la tentation de penser qu'une fois baptisé, on ne commettait plus de péchés. On était suffisamment converti, librement pour ne plus se laisser aller à des péchés. L'expérience a montré qu'il n'en était pas ainsi et que devant la persécution, un certain nombre de chrétiens perdaient courage et perdaient pied et qu'ils trahissaient leur foi, ce qui était évidemment le péché de l'apostasie.

A ce moment-là, que faire ? Deux solutions : ou bien on rejette ces pécheurs qui n'ont pas su garder la pureté de leur baptême, et on les rejette hors de l'Église, ou bien, il faut admettre qu'il y a un moyen de pardonner les péchés commis après le baptême. Vous me direz que les choses pourtant étaient bien évidentes, nous venons d'entendre dans l'évangile, Jésus dire aux disciples : "ceux à qui vous pardonnerez leurs fautes, elles leur seront pardonnées, ceux à qui vous les retiendrez, elle leur seront retenues". Nous croyons tous qu'il s'agit là de l'institution du sacrement de pénitence. En réalité, il s'agit d'abord de l'institution du baptême qui est le premier pardon des péchés. Ce n'est simplement que lorsqu'on a résolu le problème du péché après le baptême qu'on pourra lire le sacrement de pénitence à travers ces paroles.

Pour vous signaler la difficulté qu'il y avait, je vous lis un petit passage de l'épître aux Hébreux dans lequel précisément, la question est posée d'une manière assez brutale : "Il est impossible pour ceux qui, une fois, ont été illuminés (illuminés désigne le baptême), pour ceux qui ont goûté aux dons célestes, qui sont devenus participants de l'Esprit Saint, qui ont goûté la belle Parole de Dieu et les forces du monde à venir, et qui néanmoins sont tombés (ils ont donc péché malgré leur conversion), il est impossible de les rénover une seconde fois, en les amenant à la pénitence, puisqu'ils crucifient dans la honte le Fils de Dieu et le bafouent publiquement". Ce texte, si nous le prenons au pied de la lettre, c'est la négation même du sacrement de pénitence.

Il y a eu pendant les premiers siècles sur cette question, beaucoup de divisions, que ce soit en Afrique avec saint Cyprien et saint Optat, en face les schismatiques qui refusaient le pardon de ceux qui avaient apostasié pendant la persécution, tandis que saint Cyprien, évêque de Carthage, et saint Optat, évêque de Milève, ont milité pour que, après avoir fait pénitence appropriée, on pardonne même à ceux qui avaient apostasié. Le même problème se retrouve à Rome au milieu du deuxième siècle quand le pape saint Corneille s'oppose à Novatien, et c'est ce qui s'est passé aussi avec saint Callixte qui a été poursuivi de façon terrible par Hippolyte de Rome, un autre grand homme de l'Église, qui aurait voulu être pape et qui pensait qu'il avait les qualités pour cela, alors que c'est saint Callixte, un ancien esclave qui a été élu pape et qui s'est donc trouvé en porte-à-faux avec saint Hippolyte de Rome.

Pour Novatien, pour Hippolyte de Rome, pour les donatistes en Afrique, c'est toujours le même problème : de quel droit pardonner les péchés quand on a bafoué le nom du Seigneur après s'être converti ? Très exactement, Callixte à Rome a défendu la possibilité que soient pardonnés tous les péchés, même l'apostasie, même les péchés contre la chasteté, ce qui fait qu'Hippolyte et les opposants se sont déchaînés en disant que cet ancien esclave mettait dans l'Église toutes les turpitudes, les pardonnait et les acceptait ! De ce fait, saint Callixte a été traîné dans la boue, d'autant plus facilement qu'il n'avait pas une naissance très élevée socialement, puisqu'il avait été esclave, et sans désarmer, il lui a été opposé saint Hippolyte de Rome.

Ceci a un intérêt, c'est que toutes ces difficultés, ces révoltes, appartiennent à ceux qui veulent défendre une pureté de l'Église, ceux qui défendent la rigueur. Les papes et les évêques, comme saint Cyprien, toutes les fois, sont les défenseurs de la miséricorde. Les papes ont tous défendu la miséricorde. Nous imaginerions plus facilement que Rome serait du côté de la rigueur, or, il n'en est rien, Rome a toujours défendu la miséricorde en proclamant que même les pécheurs pouvaient être réconciliés avec l'Église, s'ils acceptaient de faire pénitence, sans qu'on rejette telle ou telle catégorie de pécheurs comme étant incompatible avec la foi de l'Église.

Je crois qu'il faut que nous comprenions qu'il y a toujours dans l'Église, ce genre d'opposition, et qu'aujourd'hui encore, il y a des chrétiens qui sont pour la rigueur, pour la dureté et l'exigence. Ce n'est peut-être pas eux qui sont les plus proches de l'évangile, et qui sont les plus proches de ce qui est la grande tradition de la papauté de Rome.

 

 

AMEN