CALLIXTE, FIGURE NOVATRICE DANS L'ÉGLISE DE SON TEMPS

2 Co 5, 17- 2 Co 6, 2; Jn 20, 19-23
St Callixte - (14 octobre 2006)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

V

ous connaissez peut-être cette très belle phrase de saint Irénée de Lyon : "Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu". Nous pourrions penser que c'est une idée très belle mais que nous ne la voyons que rarement en actes. Et pourtant, aujourd'hui, le saint que nous célébrons, saint Callixte, esclave devenu évêque de Rome, illustre tout à fait cette phrase. Dieu, évêque de Rome, évêque de l'univers, devenu esclave pour que l'esclave Callixte puisse devenir un jour évêque de Rome.

Callixte, esclave appartient à un homme affranchi impérial, et son histoire est digne des meilleurs romans policiers. Nous n'avons pas l'habitude d'avoir ce genre de biographie assez tourmentée pour les derniers papes que nous avons connu, que ce soit Benoît XVI, Jean-Paul II ou Jean-Paul Ier, mais donc, Callixte est un esclave à qui son maître avait confié de l'argent pour le faire fructifier, il tenait une banque en somme, et pour des raisons qui ne sont pas très claires, il se trouve que Callixte a tout perdu. Voilà cet esclave en fuite, se dirigeant vers le port d'Ostie pour prendre le bateau et partir, se faisant récupérer par des sbires, et comparaissant devant son maître et mis en prison. Son maître au bout d'un certain temps, accepte de lui laisser la liberté en contrepartie de la récupération de la somme perdue. Il se trouve que parmi ceux qui devaient de l'argent à Callixte, il y avait des juifs. Donc, voilà Callixte chrétien et esclave qui s'en va à la fin du shabbat, à la sortie de la synagogue, demander de l'argent aux juifs, s'en suit une rixe, Callixte est à nouveau arrêté. Il se déclare chrétien, son maître vient (je trouve cela absolument délicieux), et il le défend auprès des autorités romaines en disant : non, non, il se dit chrétien, parce qu'en fait, il veut échapper à mon jugement, il préfère mourir en tant que chrétien plutôt que de récupérer toute sa dette envers moi. Malgré son jeu, Carpophore ne réussit pas à sauver son esclave et Callixte est expédié dans les mines de Sardaigne avec d'autres chrétiens, avec cette étiquette scandaleuse : "chrétien". Là, il travaille dans les mines dans des conditions terribles. Un peu plus tard, un arrangement avec le pape Victor permet de libérer quelques pauvres chrétiens des mines de Sardaigne. Il se trouve que Callixte n'est pas sur la liste, on ne sait pas trop s'il n'a pas été coupable dans ses malversations financières, mais il arrive quand même à s'échapper de cet enfer et le pape Victor l'envoie dans la campagne, au vert, pour calmer toute cette histoire !

Peut-être qu'en fait, et c'est ce que je pense, Callixte n'était pas si coupable que cela dans les problèmes financiers qu'on lui reprochait, car nous savons tout cela de la part d'un homme qui déteste Callixte et qui s'appelle Hippolyte de Rome et qui ne va pas dire des choses très aimables sur Callixte. Mais en tout cas, ce que nous savons, c'est qu'il est devenu diacre de l'Église de Rome, un poste extrêmement important au niveau financier, et en plus, on lui a demandé d'enterrer les pauvres. C'est lui qui est l'origine des premières sépultures à Rome.

Devenu pape vers les années 217, Callixte va se trouver en butte avec des rigoristes dont le chef de file est Hippolyte de Rome, sur plusieurs dossiers. Le premier dossier est celui du mariage, et le deuxième concerne la pénitence, le troisième dossier est celui de la disciple ecclésiastique. Je m'arrêterai ce matin sur les deux dossiers qui me paraissent les plus importants : le mariage et la pénitence. Callixte a été critiqué comme acceptant des mariages contractés entre des partis qui n'avaient rien à faire entre eux pour des questions sociales. Des gens comme Hippolyte de Rome ont violemment critiqué Callixte qui acceptait que des femmes de rang sénatorial puissent épouser des esclaves ou des hommes de rang inférieur. Je trouve cette question très grave car ce qui est soulevé, et c'est ce que nous appelons aujourd'hui un mariage morganatique, c'est-à-dire lorsque quelqu'un d'une condition inférieure épouse quelqu'un d'une condition supérieure. Hippolyte de Rome à la suite d'ailleurs des lois sociales de Rome, refuse que des personnes de conditions différentes puissent non seulement s'aimer (à la rigueur ils pouvaient vivre en concubinage !), mais puissent sceller leur amour devant Dieu d'une manière sacramentelle. Je trouve cette question très importante parce que la position d'Hippolyte de Rome est une position tout à fait sociale. Je m'explique. Est-ce que le mariage chrétien a pour but de saupoudrer de religiosité le mariage tel que la société l'envisage, tel que la société l'envisageait à l'époque de Callixte, ou alors même aujourd'hui, tel que la société l'envisage. Je crois que Callixte en défendant la possibilité pour des gens de conditions sociales différentes de se marier, montre que le mariage, ce n'est pas cela. Si je continue à affiner la métaphore, j'ai envie de dire : le mariage morganatique par excellence, n'est-il pas celui de l'Incarnation ? c'est-à-dire de Dieu qui prend chair, de Dieu qui vient épouser la chair de l'homme pour vivre ce que vit l'homme. En soi, si Dieu lui-même contracte son Alliance avec l'homme dans des termes morganatiques, c'est-à-dire le supérieur qui scelle ses épousailles et son Alliance avec son inférieur, dans la chaire de l'homme, pourquoi deux êtres qui s'aiment ne pourraient-ils pas se marier quelle que soit leur condition ? Nous avons par ailleurs dans les lettres de saint Paul, de très beaux passages liés à la condition baptismale où il nous dit que nous ne sommes ni hommes ni femmes, ni maîtres, ni esclaves.

C'est la première chose : le mariage chrétien n'a pas pour but de refléter les idées à la mode de la société telle qu'elle est, mais il est là pour inscrire et pour signifier cette Alliance entre Dieu et l'humanité à travers le cœur d'un homme et d'une femme.

Le deuxième point que j'aurais voulu méditer un instant avec vous, c'est la question de la pénitence. En fait, l'histoire de Callixte qu'est-ce que c'est ? C'est l'histoire d'Israël lors de son Exode, cette même histoire que nous avons écouté pendant des jours et des jours à l'eucharistie de midi ces dernières semaines. L'Exode, qu'est-ce que c'est, si ce n'est un peuple esclave qui sort de la terre de l'esclavage, qui passe à travers la mort en vue de rentrer dans la Terre Promise. Nous avons lu il y a une semaine à peu près le fameux passage où Moïse demande à Dieu de pouvoir le voir. Dieu lui dit : "Je fais miséricorde à qui je fais miséricorde". Je trouve cela très beau. Moïse est là, il demande à Dieu de pouvoir voir sa face, Dieu dit à Moïse : "Tu ne me verras pas, tu me verras de dos, mais qu'entendras-tu quand je passerai devant toi ? Tu entendras : je fais miséricorde à qui je veux ! " En fait, la vie de Callixte et ses positions que certains pourraient traiter de laxistes, sont simplement là pour manifester ceci : quand nous avons été témoins de la miséricorde de Dieu pour nous, comme Callixte l'a été à travers toute sa vie, nous ne pouvons pas à notre tour, ne pas faire miséricorde à notre semblable.

Frères et sœurs, que cette figure de saint Callixte, figure exodiale, figure baptismale, nous apprenne à nous aussi qui avons reçu cette miséricorde de la part de Dieu, nous apprenne à faire miséricorde aux autres.

 

AMEN