PORTER LES PÉCHÉS AVEC LE CHRIST

2 Co 5, 17- 2 Co 6, 2; Jn 20, 19-23
St Callixte - (14 octobre 1994)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

e pape saint Callixte est important à nos yeux à plusieurs titres.

Tout d'abord, vers l'an 215 où il était évêque de Rome, il a été un de ceux qui ont compris l'expan­sion de la miséricorde de Dieu, remise entre les mains de l'Église, en particulier sous la forme du sacrement de réconciliation. Face à une tendance rigoriste héri­tée des premiers temps de l'Église dont les membres persécutés étaient particulièrement fervents à qui le péché semblait anormal pour des gens baptisés en connaissance de cause à l'âge adulte, face à une ten­dance qui imposait une pénitence longue et sévère et n'était donnée qu'une seule fois, le pape saint Callixte a voulu ouvrir ce sacrement à toute une catégorie de pécheurs, ceux qui avaient faibli pendant les persécu­tions, ceux qui avaient plus ou moins renié le nom du Christ ou encore ceux dont la vie conjugale n'était pas exempte de fautes. Il a donc pensé qu'aucun péché n'était irrémissible et qu'il fallait ouvrir la porte de la miséricorde à tous les pécheurs quels qu'ils soient.

A cause de cela il a été très gravement calom­nié, au point qu'un parti a fomenté une révolte contre lui au sein de l'Église de Rome et a même élu un anti­pape qui était le porte-parole des intégristes de l'épo­que ou en tout cas les rigoristes de l'époque. Saint Callixte a été vilipendé, considéré comme quelqu'un qui mettait l'Epouse du Christ, l'Église, aux mains des pécheurs et des gens indignes. On l'accusait d'ailleurs d'être lui-même un fils d'esclave et par conséquent de manquer totalement de dignité et de grandeur. Et pour comble de déréliction, il est mort martyr dans des conditions étranges, au cours d'une sédition dans le quartier du Transtévère de Rome. Ses adversaires l'ont accusé d'être plus ou moins mêlé aux affaires louches de ce quartier, ce qui aurait causé sa mort transformant ainsi son martyre en un simple règle­ment de comptes.

Ce que je veux retenir du rapprochement de ces faits, c'est qu'être l'apôtre de la miséricorde, être l'apôtre du pardon de Dieu pour les pécheurs ne va pas sans que l'on porte soi-même dans sa vie, dans sa réputation, dans sa chair, quelque chose de l'opprobre que les pécheurs eux-mêmes supportent. Je veux dire par là que les ministres du pardon de Dieu sont sou­vent eux-mêmes éclaboussés par les péchés qu'ils ont à pardonner. La miséricorde n'est pas quelque chose que l'on prêche impunément, mais on en subit d'une certaine manière le contrecoup. Pardonner les péchés des autres c'est en quelque sorte porter le poids de leur péché, comme le Christ Lui-même quand Il a expié tous les péchés du monde, a été crucifié sur une croix d'infamie, a été Lui-même mis au nombre des scélérats et des pécheurs. Le livre d'Isaïe précise : "Il a été méprisé, Il a été bafoué, Il a été rejeté." Le Christ nous a sauvés de notre péché non pas par une sorte d'acte de toute-puissance majestueuse par la­quelle, du haut de son trône divin, Il déciderait de nous épargner les conséquences de nos fautes. Le Christ nous a sauvés de nos péchés en se faisant Lui-même péché, comme le disait saint Paul. "Celui qui n'avait pas connu le péché, Dieu l'a fait péché pour nous, afin qu'en Lui nous devenions justice de Dieu."

D'une certaine manière, être les apôtres de la miséricorde, à la suite du Christ, c'est prendre, comme Lui, sur nous, la croix. Et la croix non pas simplement d'épreuves ou de souffrances, mais une croix d'infa­mies. C'est d'une certaine manière accepter d'être nous-même mis au nombre des pécheurs, de porter sur nous le poids du péché du monde et de nous considérer solidaires de ceux-là même à qui nous annonçons la miséricorde de Dieu. C'est ce qui se passe pour les ministres du sacrement de pénitence qui, d'une certaine façon, doivent porter avec les pé­cheurs le poids de leur péché. C'est ce qui se passe aussi d'une certaine façon pour tout chrétien. Saint Paul dit : "Nous sommes comme l'ordure du monde". Il est normal que des chrétiens soient méprisés, que des chrétiens soient bafoués, précisément parce qu'ils sont les témoins de cette miséricorde de Dieu qui s'étend à tous les pécheurs. Alors, au lieu de nous prendre pour des gens exceptionnels, au-dessus de tout soupçon, pour des gens BCBG, au lieu de nous prendre pour l'élite du monde, nous devons savoir que notre vocation c'est d'être au contraire solidaires jus­que dans notre vie et notre chair de ceux qui sont pé­cheurs et que nous devons, d'une certaine manière, épouser leur condition pécheresse, avec le Christ pour y apporter la lumière et la miséricorde de Dieu.

 

 

AMEN