LA MISÉRICORDE ABSOLUE

2 Co 5, 17- 2 Co 6, 2; Jn 20, 19-23
St Callixte - (14 octobre 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

S

aint Callixte est une figure bien énigmatique de l'Église romaine quoique pape. Je dirais que c'est un mélange un peu incompréhensible de Monseigneur Marchinkus et du Curé d'Ars. Je m'explique.

Le côté Marchinkus c'est la première partie de sa vie. Calixte était esclave au Transévère, le quartier un peu populeux et agité de Rome vers 195. Il était esclave ou affranchi au service d'un banquier chrétien nommé Carpophore, nom délicieux s'il en est pour un banquier car il peut se traduire "ça peut rapporter gros" c'est-à-dire celui qui porte du fruit, donc des intérêts. Dans ce milieu d'affaires Calixte travaillait sous la direction de Carpophore et a trempé dans quelques affaires pas très claires, c'est le moins qu'on puisse dire. Si bien qu'un beau jour la police impé­riale, le fisc si vous voulez, lui a mis la main dessus. On ne sait pas très bien si, à cette époque, Callixte était chrétien ou non. Ce qui est sûr c'est que son pa­tron l'était et que sans doute la police romaine, ne faisant pas le détail, lorsque Calixte est passé devant les tribunaux car c'est lui qui portait le bonnet, on a dû subodorer qu'il était proche des gens d'Église et il a été exilé. Il a vraiment payé cher, donc il a fait sa pénitence pour les opérations un peu douteuses, car il est allé dans les mines de Sardaigne, les mines d'ar­gent, source de revenus pour la politique monétaire de l'Empire. Il a dû y passer une bonne dizaine d'années. Est alors arrivé au pouvoir un nouvel empereur et aussi une impératrice favorable aux chrétiens. On a relâché tous les gens condamnés aux mines. Callixte est revenu à Rome auréolé du prestige des confes­seurs, c'est-à-dire de ceux qui avaient souffert pour le nom du Christ, car les motifs religieux avaient été déterminants dans sa condamnation. Les confesseurs, ceux qui avaient souffert pour le Christ sans en mou­rir, occupaient à Rome des places de choix. Pratique­ment ils pouvaient être prêtres, conseillers de l'évêque c'est-à-dire du Pape. Comme Callixte avait un peu d'ambition, il s'est fait ordonner prêtre. Mais comme on connaissait dans la ville de Rome le passé de Ca­llixte, le pape de l'époque l'a envoyé à Antium où il était réduit à une oisiveté très studieuse. Pendant une autre dizaine d'années Calixte a réussi à se cultiver, à lire des traités de théologie qui foisonnaient à l'épo­que. Le pape Zephyrin plutôt gestionnaire que théolo­gien avait dans son clergé un prêtre un peu "réac" Hippolyte, conservateur au sens étroit du terme. Il fit donc appel à Callixte comme conseiller personnel.

L'Église de Rome était alors assez troublée au sujet de la discipline de la pénitence. Normalement on recevait le sacrement une fois dans sa vie, il y avait donc des péchés irrémissibles qui empêchaient les gens de participer à l'eucharistie ou à la vie de l'Église, surtout pour les adultères ou ceux qui avaient fléchi dans la persécution, car la discipline était trop stricte. Zephyrin désirait réconcilier ces pécheurs, mais il a provoqué la colère d'Hippolyte. A la mort de Zephyrin, on s'est empressé d'élire comme successeur Callixte, témoin de la miséricorde. Il a immédiatement adouci les règles de la pénitence. C'est là son côté Curé d'Ars. A la faveur de ses dix ans de travaux forcés et de ce qu'il avait dû payer pour ses bêtises, Callixte avait appris ce qu'est la miséricorde et le pardon. Il a empêché que l'Église de Rome ne se durcisse trop dans sa discipline pénitentielle, qu'elle soit impitoyable pour les pécheurs. Hippolyte s'est alors déchaîné. Il a réussi par se faire élire antipape puis il a raconté le passé de Callixte en remuant de vieilles histoires.

Le plus important c'est de voir que Callixte a été vraiment dans le rôle de Pierre qui est le témoin de la miséricorde de Dieu pour le troupeau car lui-même a péché et a connu personnellement la miséricorde de Dieu. Callixte reste pour nous ce visage d'un pape qui, dans sa vie, a connu le pardon et la miséricorde de Dieu et a voulu partager ce trésor à tous ses frères. C'est ce qui a valu à l'Église de Rome, pendant trente ou quarante ans de se battre pour adoucir la discipline de la pénitence et éviter que trop de chrétiens ne soient mis sur la touche comme si le péché était im­pardonnable et irrémissible. Que saint Callixte déve­loppe en nous ce sens de la miséricorde qui n'est pas complicité avec le mal ou le péché mais reconnais­sance de la grandeur du pardon de Dieu. Au fond, c'est ce que Callixte a voulu dire. La discipline péni­tentielle ne se résout pas à coups de décrets, mais elle est d'abord la remise du pécheur devant l'infini du pardon de Dieu. La ligne théologique inaugurée dans cette période délicate où il devait être dur de pardon­ner à des frères qui avaient trahi était la suivante : nous ne pouvons pas être les témoins d'un pardon rétréci, nous ne pouvons pas nous-mêmes rétrécir le pardon de Dieu en Jésus-Christ parce que ce pardon n'a pas de limite. Écoutons tous cet appel à la généro­sité du témoignage dans le pardon de Dieu.

 

 

AMEN