OUVRIR LA MISÉRICORDE

2 Co 5, 17- 2 Co 6, 2; Jn 20, 19-23
St Callixte - (14 octobre 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

M

 

algré l'évidence des textes que nous ve­nons de lire, ce pouvoir de pardonner les péchés que Jésus transmet à ses disciples, et plus encore cet admirable texte de saint Paul où Dieu, par son apôtre, nous supplie de nous laisser réconcilier avec Lui, malgré ces texte et tant d'autres comme la parabole de la brebis perdue ou celle de l'enfant prodigue, c'est un fait que l'Église a mis assez longtemps à prendre pleinement conscience de ce trésor de la miséricorde de Dieu qui était remis entre ses mains. C'est un fait que, dans les premiers temps de l'Église, un certain rigorisme prévalait, peut-être parce que les chrétiens qui n'étaient encore qu'une poignée, les chrétiens qui en adhérant à la foi, en se convertissant savaient qu'il y avait un certain nombre de chances que leur vie se termine par le martyre et qui par conséquent ne faisaient pas cette démarche à la légère, étaient soulevés par une grande ferveur et que leur petit nombre vivait dans l'attente du Sei­gneur. Il semblait alors anormal qu'après le baptême, reçu généralement à l'âge adulte, on retombe dans le péché, et c'est pourquoi l'Église a mis un certain temps à prendre conscience que la miséricorde de Dieu est infinie et qu'aussi souvent que l'homme pé­chait, Dieu lui ouvrait à nouveau son cœur pour lui pardonner, à condition que l'homme accepte de se laisser réconcilier. C'est un fait que dans ces premiers siècles de l'Église, toute une portion du peuple chrétien et même du clergé a défendu une position plus exigeante, plus dure, plus sévère.

C'est le cas, à l'époque du pape saint Callixte, d'Hippolyte de Rome, un grand théologien, de Tertul­lien, un laïc qui a écrit des choses admirables sur la foi chrétienne. Mais l'un comme l'autre, et bien d'au­tres avec eux, pensaient que l'exigence de la foi, l'exi­gence morale, au moins devant de grandes circonstan­ces, ne permettait pas de passer trop facilement l'éponge sur un certain nombre de fautes, surtout s'il s'agissait d'apostasie. Au moment des persécutions beaucoup de chrétiens étaient tentés de sacrifier aux idoles, de renier le nom du Christ, peut-être de livrer les noms de leurs frères, en tout cas de livrer aux païens les livres sacrés qui, à cette époque-là étaient tenus secrets. Toujours est-il que quand le pape saint Callixte décida d'élargir largement le pardon de l'Église à ceux qui avaient renié le Christ durant une persécution et qui, une fois le danger passé, deman­daient à être réintégrés dans l'Église, il fit une vérita­ble révolution. A cette époque-là, les révolutions dans l'Église n'étaient pas particulièrement tendres. On soulevait des tempêtes et des tempêtes d'injures. Et Dieu sait que le Pape saint Callixte fut traîné dans la boue par des adversaires.

Cela nous invite à comprendre que cette misé­ricorde de Dieu, il faut y entrer aussi par l'oblation de soi-même. Certes le trésor de la miséricorde de Dieu est immensément ouvert aux pécheurs, et le pape saint Callixte l'a compris, et quoi qu'on puisse dire autour de lui, il a voulu que ce pardon de Dieu soit largement donné. Mais en même temps, il a vécu comme le Christ cette ignominie de la passion qui est en quelque sorte inévitable à ceux qui veulent être les témoins et les ministres de la miséricorde de Dieu. C'est un mystère profond auquel il faut réfléchir que quand on ouvre la miséricorde et le pardon de Dieu, en général, on n'en reçoit pas beaucoup de remercie­ments mais au contraire ceux qui sont les témoins de cette miséricorde sont en général les premiers à être eux-mêmes bafoués.

Le Pape saint Callixte a connu cela. Sous prétexte qu'avant d'entrer dans le clergé il était esclave, ses ennemis l'ont accusé d'ambition, d'avoir parti lié avec les puissances d'argent, de s'être fait acheter pour réconcilier les pécheurs. On l'a accusé d'être compromis lui-même dans un certain nombre d'affaires louches, et son nom a été littéralement traîné dans la boue par ses adversaires. Et pour comble de malheurs, si l'on peut dire à des vues hu­maines, ce pape mourut martyr dans une affaire obs­cure, dans cette échauffourée du Transtévère, un quartier pas très bien famé de Rome, où il mourut dans une émeute. De ce fait sa mémoire n'a pas été immédiatement considérée avec beaucoup de vénéra­tion, et pourtant l'Église a compris qu'à travers toutes ces humiliations, à travers toutes ces infortunes, ce Pape était le témoin de l'amour et le témoin, jusqu'au martyre de l'amour miséricordieux de Dieu. Cet amour miséricordieux, il l'a vécu jusqu'au sacrifice de lui-même, non seulement de sa vie mais de sa réputa­tion, de l'honneur de sa charge, tout cela ayant été largement bafoué.

Nous pouvons demander à ce saint pape Callixte d'être notre intercesseur auprès de la tendresse, de la miséricorde de Dieu car nous sommes pécheurs et nous n'aimons pas beaucoup avoir à souffrir ni dans notre chair, ni moins encore dans notre réputation. Pourtant peut-être faut-il que certains - je ne sais pas qui - soient ainsi unis à la passion, à la croix du Christ, de la manière la plus pénible, la plus doulou­reuse pour que ces trésors du cœur de Jésus puissent ainsi venir réconcilier et redonner la vie à ceux qui sont écrasés sous le péché et sous leur propre dégra­dation. Que Jésus-Christ nous pardonne et nous fasse, avec Lui, ministres de sa miséricorde et de son par­don.

 

AMEN