SAINT CALLIXTE, PAPE DE LA MALCHANCE
2 Co 5, 17- 2 Co 6, 2; Jn 20, 19-23
St Callixte - (14 octobre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Vers les catacombes
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n fêtant Saint Callixte aujourd'hui, je dirais que nous fêtons un drôle de Pape, c'est le Pape de la malchance. En effet, vous ne pouvez pas imaginer toutes les déveines qui sont arrivées à ce pauvre Pape. D'abord, ce n'est pas tout à fait une malchance, mais ça peut arriver, c'est que ce n'était ni un intellectuel ni un spirituel, c'était un homme d'affaire et un banquier. Au départ, il était esclave dans une grande famille de l'aristocratie romaine assez proche de la foi chrétienne et dont quelques membres étaient chrétiens. On lui avait confié un certain nombre de problèmes de gestion et notamment, il avait lui-même, sur la fortune de cette famille romaine, ouvert une banque dans le quartier des Thermes. Première déveine, ça n'a pas marché. Il s'est donc trouvé avec une faillite un petit peu frauduleuse. Est-ce que ce sont ces événements-là qui l'ont fait réfléchir ? Toujours est-il que quelque temps après on le retrouve chrétien, converti, mais n'ayant pas du tout renoncé à ses préoccupations d'homme d'affaire et de banquier, dans lesquelles il allait plutôt exceller.
En effet, vers 212-222 saint Callixte s'est attaché à un problème monumental pour l'Église de Rome qui est le suivant. Pendant un certain temps, cette Église avait grandi dans des proportions raisonnables, mais elle s'est trouvée avoir une certaine surface sociale très importante dans les aumônes reçues, la redistribution qui en était faite (parce qu'à Rome toute l'économie était basée sur le système de la clientèle et par conséquent l'Église avait ses clients : les pauvres), et surtout dans un désir d'une certaine autonomie sociale car cette Église avait créé des liens très forts entre ses membres qui ne voulaient pas vivre selon les coutumes païennes qui amenaient des compromissions désagréables. Notamment un des points sur lesquels ce désir était particulièrement sensible, c'était le problème des morts. Pour nous aujourd'hui habitués que nous sommes à nos cimetières, cela ne pose plus de problèmes d'enterrer les morts. Mais, à cette époque-là, enterrer les morts, c'était d'une manière ou d'une autre se compromettre dans tout un culte d'ancêtres qui relevait du polythéisme ou de l'idolâtrie, c'était d'une manière ou d'une autre être amené à poser des gestes qui n'étaient pas spécialement chrétiens, voire même de sensibilité antichrétienne. D'où, au début de ce troisième siècle, la grande préoccupation de constituer des cimetières. C'était une opération énorme car c'était à la fois une opération immobilière (dégager des fonds pour acheter du terrain, puis aménager ces terrains, les rentabiliser car il fallait répartir les différents loci dans lesquels on enterrait les gens) est une opération financière. Puis, et c'est une des raisons pour lesquelles les cimetières des catacombes se sont développés beaucoup plus que des raisons de secret religieux, quand on mettait des cimetières en profondeur, on gagnait de la place : on avait inventé les gratte-ciel à l'envers. Un des grands agents immobiliers, ce fut précisément le diacre saint Callixte et dans cette affaire-là il faut avouer qu'il n'y réussit pas trop mal, car il assura à l'Église de Rome le principe des grands cimetières. Si bien que la communauté romaine pouvait vivre en paix avec ses morts et avec les autres citoyens sans être compromise avec des pratiques païennes tout à fait critiquables du culte des morts. Les chrétiens pouvaient enterrer tranquillement leurs morts selon les rites qu'ils voulaient et sans avoir à faire des aveux plus ou moins explicites de paganisme. Ceci c'est la période du diaconat dans la vie de saint Callixte. Seulement cela lui a amené plusieurs déveines.
D'une part, étant chrétien et chrétien déclaré, il a été victime d'une rafle, d'une opération policière et il est parti avec beaucoup d'autres bonnes têtes de l'Église de Rome aux travaux forcés en Sardaigne. Il s'en est pas mal sorti, seulement lorsqu'il est revenu à Rome, il est apparu comme tous les diacres de l'époque, un rival dangereux pour l'accession au pontificat. C'est sans doute le moment le plus difficile de sa vie car il avait comme adversaire qui prétendait au pontificat un homme absolument redoutable, une méchante langue comme ce n'est pas imaginable, saint Hippolyte, qui est devenu saint par ailleurs. Mais c'était un homme d'une virulence, un clerc romain dans toute sa perfection, c'est-à-dire connaissant tous les dessous des cartes et allant les déterrer au besoin quand c'était nécessaire pour nuire à son adversaire. Et ça n'a pas manqué. Au moment où le pape Zéphyrin est mort, les Romains, la communauté chrétienne de Rome qui avait les pieds sur la terre et trouvait qu'après tout Callixte avait très bien fait son office, même si auparavant il avait été un banquier malchanceux, là il se trouve qu'il avait bien réussi, la communauté romaine le choisit pour pape.
Ceci n'a pas du tout plu à Hippolyte, qui, en intellectuel brillant, estimait que ce poste devait lui revenir. Et alors, évidemment, Hippolyte s'est déchaîné. Il a ressorti toutes les vieilles histoires. Il a commencé à semer la panique et la pagaille dans l'Église de Rome et à prendre le moindre fait et geste de saint Callixte pour, immédiatement l'épingler, dire que c'était des comportement hérétiques, dire que cela ne s'était jamais fait dans l'Église romaine. Et saint Hippolyte, avec son tempérament de vieux conservateur un tout petit peu étriqué et méchant s'est mis à dire beaucoup de mal de ce pauvre Callixte. Si bien que le pontificat de Callixte a été considérablement hypothéqué par Hippolyte qui s'est fait immédiatement élire anti-pape.
Callixte a été un pontife tout à fait droit et soucieux de son peuple, mais chaque fois qu'il prenait des décisions, immédiatement il se faisait attaquer par Hippolyte. Par exemple il a voulu prendre des mesures de clémence pour la réconciliation des hérétiques. C'était un débat très vif à cette époque. Saint Hippolyte l'a alors accusé de laxisme en disant qu'il réconciliait n'importe qui, ses anciens compagnons de brigandage, etc … des termes extrêmement violents. Commençaient à poindre les premières hérésies trinitaires. Callixte affirma qu'il n'y avait pas deux dieux mais un seul Dieu. Seulement le pauvre Callixte quand il s'occupait des cimetières n'avait pas eu de recyclage théologique de bonne qualité et il semble que dans certaines de ses expressions, tout en voulant exprimer la foi de l'Église, il ait été un peu maladroit. Evidemment, encore, Hippolyte s'est déchaîné contre lui en disant que les positions trinitaires de Callixte n'étaient pas du tout au point.
Bref, ce pontificat a été assez douloureux et assez dur et il semble même que Tertullien, de l'autre côté de l'Afrique, qui lui aussi, avait sinon la dent dure, du moins la plume acérée, s'est mis à taper sur ce pauvre Pape. La déveine n'a pas arrêté car Callixte est mort martyr, mais il n'est pas mort de manière très honorable. Habituellement, quand on mourait martyr on allait confesser devant les tribunaux et l'on donnait son témoignage public. A cette époque, quand on était élu évêque de Rome, c'était pour être, à coup sûr martyr dans les années qui suivent. On savait à quoi l'on s'exposait quand on était élu évêque. Pour Callixte, le martyre a été beaucoup plus déshonorant, car au lieu d'être traîné devant les tribunaux et jugé en bonne et due forme, il semble que Callixte ait péri dans une espèce d'échauffourée ou d'émeute comme il y en avait de temps en temps à Rome. L'empereur Alexandre Sévère n'a pas organisé des persécutions contre les chrétiens, bien qu'il ait laissé tiédir et bouillir une certaine atmosphère anti-chrétienne dont il ne voulait pas prendre la responsabilité lui-même, mais, il laissait aux émeutes le soin de régler les choses désagréables qui auraient souillé ses mains propres d'empereur. On raconte même que Callixte aurait été jeté dans un puits. Toujours est-il qu'il n'a pas été enterré dans les cimetières pour lesquels il avait dépensé tant de soins pendant sa vie. Saint Callixte ne repose pas dans le cimetière chic de Rome dans lequel sont enterrés tous les Papes du troisième et quatrième siècle. Il repose près de la Via Aurélia, le cimetière de Callipode où l'on a retrouvé son corps, je crois en 1930.
C'est assez beau cette vie de Saint Callixte car c'est la vie d'un homme pour qui l'amour de son Dieu et le service de l'Église n'a jamais été gratifiant. Toujours c'était à rebrousse-poil. Toujours ça lui a été défavorable.
Dans ce temps où dans l'Église nous vivons de temps en temps ce thème de la malchance ou de la déception ou même de l'amertume, nous le prierons doublement afin que par son intercession, si même de temps à autre nous avons envie d'avoir le cœur amer et un peu dur parce que nous trouvons que les choses ne vont pas comme elles devraient aller ou qu'elles ne sont pas aussi satisfaisantes que nous attendrions, que malgré tout nous gardions notre confiance et notre persévérance, car il n'y a que Dieu qui connaît le fond du cœur de l'homme. Il n'y a que Dieu qui est capable, par l'Esprit Saint qu'il répand sur ses disciples de nous donner notre véritable taille et notre véritable statut. Et même si, à certains moments il y a plus que de coutume des Hippolyte qui se mettent sur nos pas et sur nos traces, il faut garder cette espèce de patience et de sens pastoral profond qu'avait le pape saint Callixte, c'est-à-dire de savoir qu'après tout, l'animosité, ça passe, les mauvais coups, ça passe, et la seule chose qui reste c'est ce visage d'éternité que Dieu ne cesse de façonner à l'intérieur de notre cœur durant toute notre vie.
AMEN