LE PAPE DE LA MISERICORDE

2 Co 5, 17- 2 Co 6, 2; Jn 20, 19-23
St Callixte - (14 octobre 2003)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


F

rères et sœurs, tout au long de l'histoire de l'Église, il y a toujours eu deux tendance à l'intérieur de l'Église. D'une part une tendance dure, plus sévère, prenant au sérieux tous les commandements et toutes les paroles de Dieu, opte pour l'exigence et prend plutôt des positions sévères à l'égard des pécheurs. On ne se moque pas de Dieu, on ne peut pas faire bon marché de ses commandements et e ses directives, et il est d'abord nécessaire d'obéir, si beaucoup continuent à pécher, il faut sévir pour les ramener dans le droit chemin. Puis, il y a une autre tendance plus fragile, plus difficile à mettre en œuvre, découvrant dans l'évangile, dans les paroles du Christ, ce secret de la miséricorde et de la tendresse de Dieu, met en avant le pardon, le pardon des offenses subies, mais aussi le pardon des péchés par lesquels on s'est détourné de Dieu, persuadés que la vérité la plus profonde du mystère de Dieu, c'est que son amour infini toujours, vient à notre recherche, et quelques que soient nos fautes, veut nous réconcilier avec Lui.

Les lectures que nous avons entendues tout à l'heure, aussi bien celle de saint Paul aux Corinthiens que l'évangile de saint Jean, insistent sur cet aspect du pardon des péchés, de la miséricorde, de la réconciliation. Ces deux tendances inévitablement, entrent en conflit, et à travers l'histoire de l'Église s'opposent l'une à l'autre. C'est vrai aussi bien de nos jours que dans le passé et c'était vrai au temps de saint Callixte. Saint Callixte ainsi que plusieurs papes de cette époque, ont découvert toujours plus profondément, jusqu'où allait la miséricorde de Dieu, c'est-à-dire qu'elle allait jusqu'à l'extrême. Alors qu'un certain nombre de contemporains, notamment, un prêtre de l'Église de Rome, saint Hippolyte, insistait sur la sévérité, sur l'exigence, saint Callixte a pensé qu'à tout péché, Dieu faisait miséricorde, et qu'il n'y avait pas de péché pour lequel le pardon manquerait. Mais les sévères, les exigeants pensaient que certains péchés étaient irrémissibles, le meurtre, par exemple, l'adultère, la fornication, l'apostasie. Devant de telles fautes trop graves, il n'y avait plus de rémission, et l'on ne pouvait qu'abandonner ces pécheurs à la justice divine. Au contraire, saint Callixte a pensé que l'Église avait reçu de Dieu le pouvoir du pardon et qu'aucun péché n'échappait à ce pardon de Dieu.

Vous comprenez tout de suite que les tenants d'une position dure et sévère ont accusé le pape Callixte de compromission avec le mal, de favoriser le péché, de laisser partir toutes choses à vau l'eau, on a dit qu'il protégeait les adultères, les fornicateurs, parce qu'il pensait que l'on pouvait pardonner même ces péchés-là. De nos jours, c'est un peu la même chose, il y a les tendances rigides, puis la tendance plus miséricordieuse. L'une et l'autre peuvent d'ailleurs tomber dans des excès.

La différence entre l'époque de saint Callixte et celle d'aujourd'hui c'est que la sévérité existe souvent du côté de la Curie du Vatican, à cette époque-là, elle était au contraire le fait de ceux qui s'opposaient au pape, c'était le pape saint Callixte qui était le champion de la miséricorde, le champion du pardon, de la réconciliation et de la tendresse.

Les choses sont souvent compliquées, car sous prétexte d'exigence morale ou spirituelle, quelquefois on tombe aussi dans un certain conformisme. En effet, une des avancées de la miséricorde, grâce au pape saint Callixte, consistait à permettre que soient mariés selon la discipline de l'Église, des femmes de qualité, avec des esclaves ou réciproquement, ce qui n'était pas admis par la loi romaine. La loi impériale n'admettait pas ces mariages qui étaient considérés comme disproportionnés, une tendance spontanée était de considérer que de telles unions effectivement, étaient illégitimes puisqu'elles n'étaient pas admises par la société et que dans l'Église on peut aussi prendre les points de vue officiels de la société comme faisant partie des règles de la morale. Quand saint Callixte a permis parce que de son point de vue, rien ne s'opposait au niveau de Dieu à ce qu'un esclave épouse une femme libre, ou qu'un homme libre épouse une esclave, quand il a permis de tels mariages, on l'a accusé de permettre des adultères légaux, ou plus exactement, de légaliser du point de vue de l'Église l'adultère qui n'était pas reçu par la société civile, sans se rendre compte tout à fait que l'on canonisait indûment des lois qui n'étaient que des lois de la société civile et non pas des lois de l'évangile et de Dieu.

C'est souvent ce qui se passe encore de nos jours. Quelquefois, sous prétexte de rigueur morale, ce sont souvent des préjugés sociaux ou culturels que l'on met en avant. On ne se rend pas compte de la distance qu'il y a entre la loi évangélique qui est une loi d'amour et de miséricorde, ce qui ne veut pas dire une loi facilitant le péché ou permettant n'importe, la distance, entre la loi de l'évangile et la loi qui structure les sociétés et qui est toujours très liée à un certain point de vue philosophique, culturel ou autre.

Frères et sœurs, je crois que nous n'aurons jamais fini de creuser la miséricorde de Dieu. Nous devons avec des hommes comme saint Callixte, et encore bien d'autres personnes dans l'histoire de l'Église, apprendre à découvrir jusqu'où va la tendresse, le pardon et la miséricorde et la réconciliation et comprendre que cette miséricorde vécue en profondeur est bien plus exigeante encore que toutes les lois et les observances abstraites, car si la miséricorde pardonne et efface le péché, elle exige de notre cœur un approfondissement plus grand, aussi bien du cœur du pécheur qui demande pardon, que du cœur de celui qui le pardonne. La miséricorde est exigeante, elle demande que notre regard se configure au regard de Dieu et rien n'est plus difficile que l'amour qui va jusqu'au bout.

 

AMEN