HISTORIQUE

Ac 1, 12-14; Lc 1, 26-28
ND du Rosaire - (7 octobre 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

R

éjouis-toi, Marie, comblée de grâce, le Sei­gneur est avec toi !" Nous célébrons aujour­d'hui la vierge Marie sous le vocable de No­tre-Dame du Rosaire. Le Rosaire était une dévotion remontant vers le milieu du Moyen-Age, à l'époque où l'on imagina de remplacer la récitation des psau­mes, pour ceux qui ne savaient ni lire ni écrire ou pour les frères qui ne savaient pas le latin, par 150 Ave Maria. Ce n'est pas ce que nous avons fait de mieux dans la création liturgique. Toutefois cette fête du Rosaire est devenue une fête de l'Église à l'occa­sion de la bataille de Lépante en 1571. Aujourd'hui il n'est pas de bon ton de fêter les guerres et pourtant cette date est une date décisive dans l'histoire de l'Eu­rope, notamment pour les dames. Car si ce jour-là les armées croisées convoquées par le pape saint Pie V n'avaient pas remporté la victoire, mesdames, vous ne seriez pas ici et vous porteriez toutes le tchador.

En effet, la bataille de Lépante c'est le mo­ment où a été arrêtée in extremis la conquête turque. A la suite de beaucoup de bêtises de la diplomatie européenne, notamment de la très grande et indigne trahison de la royauté française qui s'alliait avec les Turcs c'est-à-dire avec les infidèles, à la suite de ce jeu diplomatique lamentable la puissance turque du point de vue maritime était en train de s'imposer sur tout le bassin méditerranéen. Et le sursaut est venu du pape saint Pie V qui a demandé aux armées d'Europe de se croiser, évidemment les Français se sont joyeu­sement abstenus, et pratiquement c'est Don Juan d'Autriche qui, seul, a mené l'armée européenne à la victoire.

On ne parle jamais de l'impérialisme turc, on préfère parler de l'impérialisme américain. Mais l'im­périalisme turc c'était les Janissaires, c'est-à-dire des enfants chrétiens, qu'au moyen de rezzous on allait prendre dans leurs foyers et que l'on éduquait uni­quement à la violence militaire et que l'on formait spirituellement à trahir leur propre religion pour être dévoués corps et âmes à la personne du sultan. L'islam turc était un système d'exploitation non seu­lement des pays conquis mais de son propre pays. Il se trouve des universitaires pour vanter les bienfaits et la beauté de la culture turque, mais il faut savoir ce que c'était. Ce sont des siècles de malheur pour des populations chrétiennes voisines qui ont failli toutes tomber. Et si aujourd'hui il y a les problèmes que nous connaissons en Yougoslavie, ce n'est pas étranger à cette longue histoire.

Par conséquent, le pape a réussi ce jour-là à faire tenir l'Europe pour qu'elle reste fidèle à sa foi, fidèle à sa tradition de culture et qu'elle ne devienne pas un pays occupé. On oublie ces choses-là un peu trop facilement. Et ce qui est intéressant c'est que le Pape ait mis la Croisade de l'époque sous le vocable de Notre Dame du Rosaire Une note du Missel dit : "Le 7 octobre 1571 l'Occident fut libéré de la menace turque par la victoire de Lépante que l'on attribua à la récitation du Rosaire. Aujourd'hui nous ne sommes pas invités à commémorer un événement lointain mais à découvrir la place de Marie dans l'histoire du sa­lut." Ceci est inexact. Certes, c'est grâce à cet événe­ment lointain que nous pouvons le commémorer au­jourd'hui et ce n'est pas une manière d'honorer l'his­toire et d'honorer notre tradition que de nous renier sous prétexte que ce jour-là il fallait manier l'épée. En réalité il fallait manier l'épée. C'était nécessaire sinon nous ne serions plus ce que nous sommes. Et préci­sément ce qui est grand c'est que, à ce moment-là la chrétienté européenne a su à la fois manier l'épée et la bannière sans nécessairement l'alliance du sabre et du goupillon dont on a beaucoup parlé, mais simplement parce qu'il fallait vivre.

Et je trouve intéressant que la prière choisie à ce moment-là c'est précisément celle du Rosaire. Si vous connaissez un peu l'histoire de l'Église, il y a deux grands événements politiques qui ont été mis sous la protection de la vierge Marie. Le premier lors­que Constantinople a été sauvée de l'invasion des Slaves, du siège des Bulgares et des Avars. Le chef militaire étant absent, le patriarche de Constantinople a mobilisé le peuple qui, pendant des nuits entières, a chanté ce que nous chantons lors des fêtes de la vierge sous le terme d'hymne acathiste. Non seulement Constantinople n'a pas été vaincue mais ce sont les slaves qui se sont convertis quelques décennies plus tard. Le deuxième c'est la bataille de Lépante. Dans les deux cas, la vierge Marie était invoquée spécifi­quement face à un très grand danger.

Cela a pour nous une très grande significa­tion, car qu'est-ce que la guerre ? c'est la mise en jeu de sa propre vie, une mise en jeu qui consiste à ac­cepter que sa propre liberté soit mise en jeu pour sau­ver sa vie si l'on gagne, pour la perdre si l'on est vaincu. Même si aujourd'hui il est de bon ton de ne pas parler de la guerre et d'être pacifiste, il faut savoir que la guerre c'est le moment où, par la liberté hu­maine, on peut mettre en jeu sa vie.

C'est pour cela qu'on ne peut pas la faire à n'importe quelle condition. On ne peut la faire que s'il y va de son être d'homme. Or qu'a-t-on proposé comme prière au moment où l'Europe risquait sa vie ? On a proposé celle qui, par sa maternité, a donné la vie au monde, a donné le Christ au monde, celle qui est la Mère de Dieu. On n'a rien trouvé de mieux comme point de ralliement, comme raison de se dé­fendre, raison de faire la guerre quand il fallait la faire, que cette femme qui nous a donné la vie. En face du mystère de l'homme qui, à travers les contin­gences de l'histoire, risque sa vie par sa liberté, pour sa liberté, par le don de soi, en face, comme garant de la vérité de ce don de soi, il ne peut y avoir que celle qui par sa chair, par son "Oui", par son existence, a donné la vie au monde.

C'est cela le Rosaire. Ce n'est pas cette espèce de pieuse et souvent un peu insipide dévotion des chaumières que l'on en a faite. C'est précisément le fait que, dans la lutte contre le péché, contre le mal, contre tout ce qui peut accabler notre existence, c'est la maternité divine de Marie, c'est le rejaillissement de la vie de Dieu à travers la chair de Marie qui nous permet de résister, de garder notre identité de garder notre vérité de chrétiens.

Je trouve que ce serait injuste de vouloir fêter le Rosaire comme s'il n'avait rien à voir avec cet évé­nement historique. Ce n'est pas vrai. En réalité, au­jourd'hui encore, lorsque nous disons : "Prie pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort !" cela veut dire que, à tout moment, comme chrétiens, nous pouvons être amenés à témoi­gner de notre vie jusqu'au sang pour ne pas perdre notre vérité et notre identité de chrétiens, non seule­ment pour nous mais pour le monde. Et peut-être qu'on peut trouver que le langage des armes n'est pas toujours adéquat, mais à l'époque il n'y en avait pas d'autre. Et c'est précisément cela qui est grand. C'est que ces hommes-là, en plein seizième siècle, aient encore su concilier ce qui est l'usage de la force pour se défendre et en même temps la reconnaissance que la véritable vie vient d'ailleurs. Et plutôt que de vou­loir dissocier les deux choses, ce que devrait nous apprendre la prière du Rosaire, le vocable Notre-Dame du Rosaire, c'est que la foi, la prière ou la dé­votion comme on dit, ce n'est pas une espèce de recul frileux en dehors du monde, le refus d'affronter les situations, fût-ce au prix de la mise en jeu de sa pro­pre vie et de sa propre liberté, mais au contraire le Rosaire c'est la prière qui nous apprend à retrouver, avec Marie, la source de vie. C'est pour cela que l'on évoque les mystères les uns après les autres. A travers la chair et la maternité de Marie, nous redécouvrons les différents mystères du Christ c'est-à-dire les diffé­rents modes par lesquels la vie a jailli pour nous et pour le monde et dont nous sommes aujourd'hui les bénéficiaires.

Il me semble que cette fête est une très belle fête. C'est vrai que, d'une certaine manière c'est la fin d'une époque car, à partir de ce moment-là, à part un événement qui a été, lui aussi très douloureux, le siège de Vienne, l'Europe s'est cassée en deux ainsi que le bassin méditerranéen. Mais ce n'est pas sim­plement la fin d'une époque. C'est aussi pour nous aujourd'hui le message d'une vraie conception de la foi, du salut et du courage d'être chrétien.

 

 

AMEN