UN DÉSERT DE SÉDUCTION

Os 2, 16-25 ; Lc 9, 57-62
St Bruno - (6 octobre 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

es trois paroles du Christ dans l'évangile, par­ticulièrement abruptes, tranchantes : "Laisse les morts enterrer les morts ! Le Fils de l'Homme n'a pas où reposer la tête ! Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n'est pas fait pour le Royaume" ces trois paroles soulignent l'absolu de l'appel du Christ, de l'exigence qu'Il adresse à ceux qui veulent être ses disciples. On ne peut pas être avec le Christ à moitié. Ces paroles particulièrement dures, exigeantes ont été choisies en ce jour parce que saint Bruno a vécu dans tout son absolu cet appel de Dieu puisque non seulement il a quitté le monde comme les religieux qui se retirent au désert, mais encore il a même quitté ses compagnons puisque chaque char­treux vit seul avec Dieu seul. Rien ne souligne mieux cet absolu de l'emprise de Dieu. Cela pourrait nous sembler terrible, une vocation que l'on hésite à regar­der en face. Pourtant le secret de saint Bruno, de cette vocation et de cette exigence du Christ nous est dé­voilé par la première lecture celle du prophète Osée. Par la bouche d'Osée voici ce que dit Dieu parlant de son épouse qui est tout à la fois le peuple d'Israël en face de Dieu donc l'Église, Israël nouveau, donc cha­cun d'entre nous : "Je vais la séduire, la conduire au désert et là je parlerai à son cœur !"

Ce désert, ce désert si absolu de la solitude pour Dieu que saint Bruno a voulu pour lui-même et pour ses compagnons, ce désert n'a de sens que parce que Dieu parle à notre cœur. Si les chartreux quittent tout pour être seuls, c'est pour être seuls en face de Dieu afin que Dieu parle à leur cœur. Mieux encore, Dieu continue : "Je te fiancerai à Moi pour toujours !" Il s'agit de fiançailles, il s'agit d'amour, il s'agit d'épousailles, il s'agit de vie commune de Dieu avec l'homme. Il s'agit des noces entre Dieu et l'homme. "Je te fiancerai à Moi pour toujours ! Je te fiancerai dans la justice et dans le droit, je te fiancerai dans la tendresse et la fidélité !" Tendresse, fidélité, amour, ce sont ces mots si doux, ces mots du cœur que Dieu adresse à saint Bruno, que Dieu adresse à ceux qui l'ont suivi dans cette solitude apparemment si rude, si abrupte.

Nous n'avons pas tous la vocation des char­treux, c'est même une vocation extrêmement rare car la réalisation concrète de cet appel suppose dans le cœur de celui qui y est appelé et qui y répond un équilibre, une force, une persévérance, une capacité de supporter les difficultés qui est rare et peu com­mune. Mais pourtant cet appel adressé à saint Bruno s'adresse, d'une certaine façon, à chacun d'entre nous car dans notre vie, il y a toujours un moment où nous touchons cette solitude, quelquefois avec détresse, quelquefois avec effroi, avec peur, quelquefois peut-être en la recherchant. Mais cette solitude dans la­quelle, à certains moments nous nous enfonçons, où nous sommes acculés, peut prendre un sens, non pas de fuite, non pas d'éloignement, non pas d'égoïsme, non pas de repliement sur soi, non pas non plus de terreur, si nous découvrons que cette solitude peut être "habitée". Non pas habitée par des ersatz de pré­sence, non pas habitée par je ne sais quelle manière de contourner la difficulté d'être seul, mais habitée à un niveau beaucoup plus profond par cette présence invi­sible, insaisissable, translucide, transparente, cette présence de Dieu. Présence dont nous ne pouvons pas attendre consolation au sens sensible du terme, dont nous ne pouvons pas attendre satisfaction au sens affectif du terme, mais présence qui nous entraîne justement au-delà de notre expérience habituelle. Il y a un contact invisible de Dieu avec le fond de notre cœur qui peut se révéler à nous dans ces moments de solitude douloureuse et qui transfigure cette solitude.

Ce que saint Bruno a cherché, ce que les chartreux cherchent volontairement, par vocation, cela peut nous être imposé par les événements, par les circonstances. Et d'une certaine manière, je crois que tout homme, à un tournant ou à un autre de sa vie, ne peut pas éviter cette expérience et ce contact avec la solitude. Alors que cette solitude ne soit pas pour nous désespérance, qu'elle ne soit pas pour nous vide, qu'elle ne soit pas pour nous absurdité, mais que cette solitude soit invitation à un voyage dans l'invisible, comme Moïse qui marchait "comme s'il voyait l'Invi­sible" nous dit l'épître aux Hébreux. Que Dieu se ré­vèle à nous à sa manière pour donner un sens à ce qui apparemment quelquefois peut être dénué de sens. Que les épreuves qui sont souvent à l'origine de ce sentiment de solitude puissent devenir une marche en avant vers quelque chose de plus profond, vers une vie plus renouvelée et une découverte du Seigneur qui nous entraîne plus loin.

 

 

AMEN