SOLITUDE ET SOUCI DU MONDE

Os 2, 16-25 ; Lc 9, 57-62
St Bruno - (6 octobre 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

S

aint Bruno n'est pas exactement le personnage que nous imaginons. Nous pensons que dès sa jeunesse il a senti l'appel du désert, de la soli­tude et qu'il a passé toute sa vie à la Grande Char­treuse, mais en fait il a eu une vie très agitée. Il vivait à Cologne puis il a suivi les cours de théologie de la grande école de Reims dont il est devenu lui-même professeur et il a même eu comme élève un futur pape, Urbain II. Puis, toujours à Reims, il est devenu archidiacre, c'est-à-dire principal responsable de l'or­ganisation de l'apostolat et de la vie matérielle de toute l'Église du diocèse de Reims. Il a eu la chance d'avoir un mauvais archevêque, prévaricateur, qui avait acheté sa charge et qui essayait d'acheter ses collaborateurs. Il a essayé d'acheter saint Bruno qui a refusé. Du coup l'archevêque l'a dégradé et a confis­qué tous ses biens, ce qui a été une chance pour saint Bruno qui a été obligé de partir de Reims, cela lui a évité d'en devenir archevêque lorsqu'on a déposé le prévaricateur. Mais Bruno a senti que tout cela faisait beaucoup d'agitation autour de lui et c'est à partir de cette expérience un peu rude du monde et du monde ecclésiastique qu'il a compris qu'il devait porter tout cela dans la solitude et dans la solitude avec Dieu seul. Après avoir reçu les conseils de saint Robert de Molesme qui allait bientôt fonder l'ordre des cister­ciens, il s'est retiré dans les montagnes. Là, Hugues, évêque de Grenoble, l'a aidé à s'enfoncer plus avant avec ses compagnons dans la neige jusqu'à la Grande Chartreuse. Même là Bruno ne sera pas tranquille car sa réputation passée le poursuit et les papes l'appelle­ront à Rome pour y prêcher. Enfin il fera reconnaître son Ordre et pourra sauvegarder sa solitude. Il mourra en paix dans sa cellule, enfin tranquille et enfin seul avec Dieu.

C'est dire que la solitude d'un chartreux, la solitude d'un chrétien qui est appelé à cette vocation tout à fait exceptionnelle que seuls quelques rares hommes peuvent mener jusqu'au bout n'est pas la fuite du monde. Vivre absolument seul, du matin jus­qu'au soir, comme le font les chartreux, en ne ren­contrant ses propres frères que pour l'office de nuit, et de temps en temps pour une promenade ou le repas du dimanche pris en silence, n'est pas une volonté de se couper de toutes choses. Si le chartreux se retire dans la solitude auprès de Dieu, c'est parce qu'il a senti dans la vie du monde qu'il fallait un poids plus fort au cœur de ce monde, il fallait un poids de silence, un poids de présence un poids de densité divine pour que le monde n'aille pas à vau l'eau.

Bruno était payé pour savoir que même dans l'Église l'agitation risquait d'être telle que tout pouvait se désagréger, et qu'on pouvait en arriver à ridiculiser même les institutions les plus saintes, comme le fai­sait l'archevêque de Reims dont il avait été l'archidia­cre. Il savait que les choses de ce monde manquaient curieusement d'intensité, de vérité, de présence, que tout cela risquait d'être bien superficiel et qu'il fallait donner à ce monde un cœur, un cœur pesant, un cœur rempli d'une forte et puissante présence, celle de Dieu. Il fallait que le monde ait un axe qui l'empêche de tourner comme une toupie folle, mais un axe qui lui permette de rester fermement planté au milieu de l'univers de la création. Il fallait que chacun d'entre nous et toute l'humanité soit ainsi comme assise, en­racinée dans quelque chose de fort et de puissant, qui ne peut être que Dieu.

Et c'est cela que vivent les chartreux. Ils ne vivent pas une fuite du monde, ils vivent une densité du monde. Ils vivent pour être au milieu du monde comme la quille du bateau qui donne la stabilité à tout le navire, ce qui permet à toute chose de tenir. Il faut que, par la communion des saints, nous ayons comme des relais dans la plénitude de la présence de Dieu. Nous ne pouvons pas tous avoir assez de stabilité. Nous sommes trop pris par tant d'occupations et il faut que nous puissions communier, communiquer les uns avec les autres pour que ceux qui sont ainsi, en notre nom, enracinés en Dieu puissent nous faire par­ticiper à leur densité intérieure. Encore faut-il que nous nous ouvrions à ce besoin, que nous le ressen­tions, que nous communions avec ces grands priants avec ceux qui ainsi, pour nous et pour l'univers tout entier, se tiennent en permanence devant Dieu.

Alors, ouvrons notre cœur à cette dimension fondamentale de notre vie et de la vie de tout être humain et du monde entier, cette dimension fonda­mentale d'enracinement en Dieu. Ouvrons notre cœur, sentons ce besoin, sachons que toutes nos activités ne sont rien si elles ne sont pas imprégnées de cette den­sité divine. Que saint Bruno nous aide à devenir des êtres de poids et de profondeur, à être un peu moins tirés à hue et à dia, à vivre un peu plus vraiment notre vie d'enfants de Dieu.

 

AMEN