DIEU SEUL !
Os 2, 16-25 ; Lc 9, 57-62
St Bruno - (6 octobre 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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es trois épisodes rassemblés par saint Luc dans cette page d'évangile concourent tous à un même propos, c'est de nous manifester,de la façon la plus abrupte, l'absolu de l'appel de Dieu. Suivre le Christ c'est "ne pas avoir où reposer la tête". Suivre le Christ, c'est "abandonner les siens" même s'ils viennent de mourir. Suivre le Christ, c'est "ne pas regarder en arrière" quand "on a mis la main à la charrue."
Saint Bruno est le témoin de cet absolu de Dieu dans ce que cet absolu a de plus abrupt, dans toute sa rigueur. La vie de saint Bruno, la vie des Chartreux qui sont ses disciples, est une vie où il n'y a que Dieu, c'est tout. Plus aucun contact avec le monde, plus aucune relation avec les gens qui vivent dans le monde, même pas d'échange habituel entre les membres de la communauté, la solitude absolue, une petite maison, un petit jardin, et simplement, Dieu face à face toute la journée. Cela évidemment ne peut être vécu que par celui qui en a reçu l'appel, et nul ne peut présumer de ses forces en pensant qu'il pourrait réaliser concrètement cet absolu de Dieu. Il faut y être appelé par son nom, dans son cœur.
Cet absolu de Dieu, pourtant, n'est pas seulement pour les Chartreux, pour saint Bruno. Il est pour nous tous. C'est vrai pour nous tous que Dieu seul compte, que Dieu seul donne un sens et une signification à notre vie, et que, d'une manière ou d'une autre, il faut que notre vie devienne, peu à peu, une vie pour Dieu seul. C'est cela la porte étroite par laquelle on entre dans le Royaume, et cette porte étroite, il faudra que nous la franchissions tous, chartreux ou pas, parce qu'il faut que nous découvrions cet absolu de Dieu pour pouvoir entrer dans la joie de Dieu et pour que le monde entier nous soit donné par surcroît. Nous ne pouvons découvrir le vrai sens de ce monde, de notre vie, nous ne pouvons aimer en vérité ceux que nous aimons le plus que si nous passons, à un moment ou à un autre, et nous y passerons tous ne fût-ce qu'au moment de notre mort par ce détachement absolu pour Dieu seul.
Seulement, ce mystère qui peut avoir l'air un peu terrifiant au premier abord, est en réalité un mystère d'amour comme nous le révèle l'autre texte, celui du prophète Osée. Si Dieu est le tout unique de notre vie, c'est parce que Dieu nous aime d'amour, c'est parce que Dieu nous a fiancés à Lui, c'est parce que Dieu nous aime à la folie, et qu'il veut nous faire partager cette folie d'amour, et que c'est le seul moyen d'entrer dans la vérité, dans le secret le plus profond de la vie de Dieu, notre propre vie. C'est l'expérience du prophète qui est pour Osée l'occasion d'une illumination sur le secret du cœur de Dieu. De même que le prophète a été trahi par son épouse et qu'il a découvert qu'il l'aimait quand même assez pour reprendre, jusqu'au bout, cette vie d'amour avec elle, de la même manière, il a compris que Dieu était l'Époux de l'humanité et que l'humanité trahissait sans cesse son Époux, mais que Dieu était prêt à recommencer toujours cette histoire d'amour, pour la continuer jusqu'au bout. Et c'est pourquoi, au nom de Dieu, Osée dit tout à la fois à sa propre épouse et à cette humanité épouse de Dieu : "Je te fiancerai à Moi pour toujours. Je te fiancerai dans la justice et dans le droit, dans la tendresse et dans la miséricorde. Je te fiancerai à Moi dans la fidélité, et tu connaîtras le Seigneur !" Et aux enfants d'adultère, que l'épouse d'Osée avait donnés à son mari et qu'il avait nommé de noms symboliques "Tu n'es pas mon peuple !" ou "Tu n'es pas aimée !"il dit maintenant à celle qui n'était pas aimée "Je t'aime !" et à celui qui n'était pas son peuple "Tu es mon peuple" et celui-ci lui répondra "Toi, mon Dieu !"
C'est cet amour, cet amour insensé de Dieu, qui nous aime quand nous ne l'aimons pas, qui nous aime avant que nous soyons capables de l'aimer, qui nous aime pour que nous devenions capables de l'aimer, c'est cet amour de Dieu qui vient nous chercher au fond de notre indifférence, au fond de notre égoïsme et de notre incapacité de répondre, c'est cet amour de Dieu qui n'a de cesse de pénétrer dans notre cœur pour se révéler à nous et pour révéler à Lui et nous révéler à nous-mêmes, et pour que nous découvrions ce que nous sommes en profondeur, des êtres capables d'amour, c'est cet amour de Dieu qui explique que notre vie ne peut aboutir que si elle est bouleversée, de fond en comble, comme a été bouleversée la vie de saint Bruno et des chartreux, et celle de tous les saints. Et si vous avez vu le film "Thérèse" vous avez entendu ses sœurs et elle-même répéter sans cesse les paroles du Cantique des cantiques : "Mon Bien-Aimé, voici qu'il vient. Il vient vers moi. C'est Lui qui m'appelle. Il a passé sa main sous ma tête. Il me serre contre Lui."
Ces paroles qui sont humainement dérisoires et déraisonnables, car comment peut-on parler à quelqu'un d'invisible comme à un Bien-Aimé, comme à un amoureux ? ces paroles sont le secret de l'évangile, le secret de sainte Thérèse, le secret de notre vie à chacun d'entre nous. C'est le même secret qui a conduit saint Bruno à rester seul pour le restant de ses jours, en face de Dieu.
Alors, essayons de découvrir, petitement, pauvrement mais fidèlement, jour après jour dans notre vie, cette présence de Dieu qui est notre Bien-Aimé, de Dieu qui nous aime à la folie, de Dieu qui est aussi concret, aussi présent, aussi réel, aussi vrai que tout ce que nous pouvons connaître de plus concret et de plus vrai, Dieu qui est plus nous-mêmes que nous ne le sommes nous-mêmes, Dieu qui vit en nous, et saint Paul disait déjà : "Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi !" Que nous découvrions cela, petit à petit, pour que nous puissions entrer dans la joie de Dieu, entrer un jour dans son paradis, dans une plénitude de bonheur semblable à ce rayonnement, à ce sourire sur le visage de sainte Thérèse comme sur le visage de tous les saints.
AMEN