CHERCHER DIEU AUJOURD'HUI
Os 2, 16-25 ; Lc 9, 57-62
St Bruno - (6 octobre 2009)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Saint Jean de Malte : Saint Bruno
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rères et sœurs, le passage que nous venons de lire dans l'évangile selon saint Luc est intitulé dans la Bible de Jérusalem : "Exigences de la vocation apostolique". De fait, on comprend que l'apôtre qui est toujours en mouvement n'a pas d'endroit pour reposer sa tête, qu'il n'a pas le temps d'enterrer les gens qu'il aime, et qu'il a encore moins le temps de prendre congé des siens.
C'est vrai qu'on pourrait appliquer cet évangile au Bruno de la première période. Bruno est un homme du onzième siècle, qui pour des raisons professionnelles d'enseignement a parcouru en long en large et en travers les universités européennes. Il n'a pas eu beaucoup le temps de reposer sa tête au même endroit, il était pressé par les exigences apostoliques pour annoncer comme le dit l'évangile, la venue du Royaume de Dieu et n'avait vraiment pas le temps de regarder en arrière. Et pourtant, cet évangile que nous lisons, aussi paradoxal que cela puisse paraître, s'adresse non pas au Bruno pressé qui passe son temps à sillonner l'Europe, cet évangile ne s'adresse pas à ce Bruno-là, il s'adresse à celui qui s'est retiré dans le massif de la Chartreuse.
En quoi cet évangile peu-il nous permettre de comprendre ce que vit un chartreux ? Je crois qu'on peut le comprendre tout à fait dans la perspective d'une vie cartusienne. En fait, le chartreux, même s'il peut nous sembler extrêmement établi, dans sa petite maison que nous connaissons tous, ce cloître autour duquel il y a les maisons cartusiennes, chaque maison étant très propre et très organisée, avec le lieu pour dormie, le lieu pour prier, en dessous, l'atelier pour couper le bois, le petit jardin. On a vraiment le sentiment qu'on ne peut pas être mieux établi que dans une maison cartusienne. Et pourtant, je crois que cette vocation consiste à se tenir entre la tanière et le ciel, un peu comme si cette vocation était la vocation extrême où l'homme sent qu'il n'appartient pas complètement à ce monde, mais tout en sachant qu'il n'est pas encore dans l'autre monde. Je crois d'ailleurs que c'est cela la mission apostolique du chartreux, exactement comme cette échelle de Jacob avec les anges qui montent et qui descendent. La vocation cartusienne est là pour nous rappeler en premier lieu que même si nous sommes nés sur la terre, nous avons une vocation à vivre auprès de Dieu. Il suffit de s'être promené et d'avoir visité non pas la chartreuse en tant que telle parce qu'on ne peut pas la visiter, mais seulement le musée qui est à côté, il suffit de voir tous ces gens de conditions très diverses, beaucoup il faut le dire, pas du tout chrétiens, qui laissant leur voiture au parking et commencent à monter le chemin d'un kilomètre, sont comme saisis par la nature, et par la vocation de ces hommes dont ils ne connaissent pas grand-chose. Ces gens qui ne sont pas tellement chrétiens, découvrent au cours de cette marche naturellement silencieuse, que même s'ils ne savent pas trop où ils en sont, et que l'Église est très lointaine, ils ont cette perception confuse que leur vie ne s'arrête pas à la tanière des renards, et qu'un jour ils seront appelés dans le ciel à vivre auprès de Dieu.
Ce que dit ensuite le Christ : "Laisse les morts enterrer leurs morts, pour toi, va annoncer le Royaume de Dieu", là aussi c'est le paradoxe des chartreux. Aux yeux du monde, ils semblent morts, et pourtant, à travers leur prière, ils ne font qu'annoncer ce que dit l'évangile : le Royaume de Dieu. Car, qu'est-ce que le Royaume de Dieu ? C'est cet espace complètement gratuit, de rencontre entre le Père, le Fils, l'Esprit Saint, et de tous ceux qui sont dans le Royaume et qui gratuitement vivent et rendent gloire à Dieu pour rien, "gratis pro Deo" comme on le dit ! Les chartreux ont aussi à nous rappeler ce sens de la gratuité. Benoît XVI vient d'ailleurs de le rappeler dans sa dernière Encyclique : les relations humaines ne reposent pas uniquement sur les questions financières et commerciales et il serait important de remettre dans notre société la notion de gratuité. Les chartreux sont parmi les ordres religieux ceux qui poussent cet esprit de gratuité et de don total jusqu'à l'extrême.
Ensuite, l'évangile continue : "Je te suivrai Seigneur, mais d'abord, permets-moi d'aller prendre congé des miens", et Jésus répond : "quiconque a mis la main à la charrue et qui regarde en arrière est impropre au Royaume de Dieu". Là encore, la vocation cartusienne nous rappelle quelque chose qui pour nous, est extrêmement difficile à vivre. Nous passons notre temps à vivre dans le futur ou dans le passé. Dans le futur parce que nous sommes inquiets de notre avenir, de nos projets, et dans notre passé parce que nous passons notre temps à dire qu'on n'avait pas fait comme il le fallait. Le Christ nous rappelle dans cette parole, l'importance de vivre le temps présent. Le fameux "carpe diem" mais pas pour la jouissance jusqu'à la destruction de celui qui est en face de moi parce qu'il ne m'intéresse pas et que je l'utilise comme un objet pour ma propre jouissance, mais le "carpe diem" relu à l'aune de l'évangile veut dire la capacité dans le moment présent qui m'est donné, de découvrir la venue de Dieu. Ce que dit le Christ à cet homme c'est : toi tu veux me suivre parce que tu penses que l'évangile est un projet à long terme dans le futur, mais en fait, l'évangile, c'est ce moment où le ciel s'ouvre et Dieu se laisse voir à l'instant.
Nous n'avons pas tous une vocation cartusienne, et nous n'allons pas nous retrouver dans une chartreuse, mais cette vocation nous rappelle des aspects essentiels de la vie chrétienne que les chartreux ne font que pousser à l'extrême. Nous avons à chercher Dieu, là, maintenant, non pas hier ni demain, que nous avons aussi à découvrir le sens profond de la gratuité de notre vie. Nous avons aussi à découvrir que nous sommes entre ciel et terre et que notre vie chrétienne nous invite à marcher pour un jour nous retrouver avec tous ceux que nous aimons auprès de Dieu.
AMEN