SAINT BRUNO, L'AMANT DE LA SOLITUDE

Os 2, 16-25 ; Lc 1, 26-28
St Bruno - (6 octobre 2000)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Saint Jean de Malte : Saint Bruno

L

es renards ont des tanières, les oiseaux du ciel des nids, c'est encore un récit de vocation. C'est encore un récit à la saint François d'Assise qui nous parle de cette radicalité, de ces amants de la pauvreté, de Dame Pauvreté, de ceux qu'aujourd'hui le Seigneur conduit au désert comme une petite fiancée pour parler à son cœur et lui rendre ses vignobles. Cela nous parle d'un amant du silence, de la solitude, de saint Bruno. C'est un homme du onzième siècle, un homme qui a sans doute été parmi les hommes les plus cultivés de son temps, un homme qui est écolâtre à Reims, il avait cette charge d'enseigner, d'instruire. Un homme quand son évêque a acheté sa charge d'évêque, donc il ne l'a pas reçue en quelque sorte des apôtres, de ce don qui nous rend infiniment pauvres, don du service, qu'est la charge épiscopale, quand l'évêque achète cette charge, saint Bruno s'en va. Il est peut-être déçu. Il fuit. On peut être saint et prendre la fuite, et il ne peut pas rester surtout dans le climat de la réforme grégorienne. Il va petit à petit constituer une petite société, une communauté avec quelques-uns, ils vont faire des vœux, et ils vont chercher un endroit propice à la solitude, une solitude qu'il faut parfois pour les amants. Ils vont rencontrer un autre saint, Hugues de Grenoble et ils vont chercher ensemble un endroit pour aller se percher comme les aigles. Et je vois cette petite troupe cherchant dans cette montagne, un refuge, une tanière où il n'y a plus de renards, c'est trop haut. Sans doute que saint Bruno lui dit : plus haut mon ami, plus haut, et Hugues qui connaissait mieux la montagne et les vieux qui étaient là disaient, non, tout va partir, la première avalanche va tout emporter. Mais saint Bruno comme les amants a besoin de cette solitude : plus haut mon ami, plus haut. Et l'on va percher très haut le petit monastère, et il va être emporté par une avalanche, parce qu'on peut être saint et ne pas écouter les vieux de la montagne, puis un autre va brûler en enfin, on va avoir ce monastère que l'on connaît, où l'on s'arrête quand on passe par là et l'on se dit que toute cette agitation du monde si elle a du bon, pour les amants, il faut la solitude, le silence.

       Et cet amant de la solitude il va être appelé par le pape. On peut être un saint et ne pas pouvoir vivre tout à fait sa vocation, parce que même si on est en Calabre dans un monastère qui est équivalent à celui que nous connaissons dans le massif de la Chartreuse, il va encore être mêlé de très près à des affaires d'Église, être au milieu de cette agitation du monde. Aux amants, il faut la solitude.

       Et lui, il se rappelle de ce vœu qu'il a fait un jour quand il avait été chassé par l'évêque, il se souvient de ce vœu qu'il avait fait avec ses deux là amis, qui n'ont pas suivi, ils se sont arrêtés en chemin, ils n'ont pas osé aller jusqu'au bout. Saint Bruno va rappeler, parce qu'un vœu c'est important, surtout au Moyen-âge, quand on a pris un vœu, on est tenu, mais eux ils ont préféré continuer dans l'agitation du siècle. Bruno rappelle ce qu'ils avaient décidé ensemble, ils avaient dit qu'ils allaient arrêter de suivre les ombres fugitives du siècle, ils avaient dit aussi qu'ils allaient trouver aussi comme une sorte de petit port caché. Ils avaient dit que dans ce port caché le but, ce serait d'acquérir selon le terme de saint Bruno : ce clair regard qui blesse d'amour le divin Époux. Ce clair regard de Rachel qui a blessé d'amour Jacob. Et à ces deux amis qui n'ont pas osé monter si haut, qui n'ont pas osé tenter la folle aventure de la solitude et du silence, il dit à bout d'arguments, dans cette lettre à Raoul : "Ceux-là seuls le savent qui en en on fait l'expérience".

      Nous, nous pouvons au moins vivre de ce désir, nous pouvons aussi guetter et accueillir ce désir de solitude. Quand en 1905, le petit père Combe et tous les siens demandera de faire un rapport sur les Chartreux pour les expulser, on essaiera de parler de leur fabrique de liqueur, on essaiera de dire qu'ils ont amassé une certaine quantité d'argent, on parlera de l'argent, mais on ne parlera pas du silence. On passera à côté de l'essentiel de cette vocation. Vous avez tous en mémoire ces photos où l'on voit les chartreux au milieu d'une allée de soldats, ces hommes qui sont tout imprégnés de silence, qui partent en silence ailleurs, parce qu'à des amants il faut la solitude. Le Temple, suivant le livre des Rois, chose extraordinaire, s'est édifié en silence, le bruit de la scie et du marteau ne s'est pas fait entendre, ainsi le Temple de Salomon s'est construit dans le silence, et il faut du silence même à l'église. Il faut que dans l'église il y ait quelque part des ombres de silence et suivant le mot d'Aragon : "un silence assourdissant du bruit d'aimer".

 

       AMEN