UN PASSIONNÉ DE DIEU
Os 2, 16-25 ; Lc 9, 57-62
St Bruno - (6 octobre 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A la recherche de Dieu seul
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e la conduirai au désert et je parlerai à son cœur !" Lorsque nous évoquons la chartreuse, cette voie monastique telle que saint Bruno l'a voulue pour lui-même et pour ses frères, nous avons un certain nombre de fantasmes, d'idées, que le chartreux s'enferme dans son monastère, ne dit plus un mot et ressemble à une sorte de mort-vivant, perdu complètement dans ses méditations, dans ses pensées sur Dieu et uniquement, et que cet enfouissement, cette négation de tout ce à quoi nous trouvons quelque attrait ou plaisir est définitivement rayé de l'existence du chartreux. Cette manière de voir est un peu sommaire et il y manque l'essentiel.
Ce chanoine originaire de Cologne qui, après une bonne période d'enseignement, vers la cinquantaine trouve le moyen de se retirer sur un terrain que lui a donné l'évêque Hugues de Grenoble, cet homme, saint Bruno est tout simplement un passionné de Dieu. Un homme que la vie dans l'Église et le service de l'Église n'a pas déçu. Il a été au service de la proclamation de la vérité de l'évangile et il ne se retire pas parce qu'il serait désespéré de ce monde. Nous sommes au début de cette belle période du Moyen-âge qui, au sein même de toutes les activités les plus humbles, va découvrir le mystère de la présence de Dieu.
Et saint Bruno est un de ces précurseurs. Sur un autre mode que saint Bernard qui lui trouvera dans l'enracinement dans la terre un des principes de la vie monastique, Bruno insiste davantage sur le fait d'être retiré de ce monde. Mais le chartreux reste toujours bel et bien un homme de ce monde. Dans quel sens ? Au sens où finalement la devise de la chartreuse le dit : "La croix reste debout tandis que le monde tourne !"
La compréhension de l'existence chrétienne, chez saint Bruno, c'est cela. Le monde continue à tourner dans le temps. Et même lorsqu'on est reclus et qu'on vit dans sa cellule, en réalité notre monde intérieur continue à tourner. C'est vrai, nous le savons nous-mêmes. Nous avons ce monde intérieur qui est marqué par le temps, par tous ces éléments de passion, de vie qui sont au fond de notre cœur, et tout cela tourne. Il est vrai aussi que parfois cela "tourne en rond", mais en attendant cela constitue notre propre histoire, et chacun d'entre nous a ce monde intérieur, avec toute sa richesse mais aussi avec ses failles et ses faiblesses. Et ce que saint Bruno a découvert c'est que, au centre de ce monde-là, il y avait simplement la présence de Dieu, que se retirer dans la chartreuse, c'était simplement essayer de viser ce point fixe, ce point d'éternité autour duquel gravite notre temps, notre histoire.
Au fond saint Bruno a fort bien saisi quelque chose qui touche au plus profond de notre compréhension d'hommes d'occident, ce mystère d'une présence d'éternité, à travers la croix, au cœur même de notre temps. Dès lors, il ne s'agit pas de s'évader. La chartreuse n'est pas une évasion, n'est pas un paradis artificiel. Au contraire tout moine qui entre en chartreuse y entre avec son histoire, avec son temps. Et je pense que la plupart des chartreux vivent profondément en communion avec ce monde qui tourne, et ils tournent avec ce monde, dans leur propre histoire, dans leurs propres efforts, dans leurs propres échecs spirituels. Mais ils ont décidé de ne regarder que ce point fixe autour duquel tourne leur histoire et notre histoire.
C'est "la séduction" de la parole du prophète Osée. C'est la croix comme ce lieu où jaillit le visage séduisant du Christ éternel. C'est cela que ces hommes fixent. Leur cœur bouge mais leur regard est fixé, immobile, sur le mystère d'un Dieu qui se donne à eux. Dès lors le chartreux peut avoir une vie tout à fait banale. Ils ont d'après la règle un petit atelier et un petit jardin attenant à leur cellule, à leur lieu d'habitation. J'ai toujours trouvé cela très grand et très beau, car c'est précisément le rappel constant, à travers le travail manuel, à travers le soin de ce petit morceau de jardin de rien du tout, où ils cultivent quelques choux, quelques carottes ou parfois quelques fleurs, c'est le rappel que ce monde tourne au rythme de son temps, de son histoire et de ses saisons.
Nous pourrions demander à saint Bruno de nous donner quelque chose de la grâce qu'il a reçue pour lui-même et pour ses frères. Après tout, même si nous sommes complètement immergés dans les affaires de ce monde, même si a certains moments le monde tourne si vite qu'il nous donne le tournis, l'ivresse, que cependant, de nos yeux, nous ne perdions jamais de vue ce point fixe vers lequel il faut toujours regarder, ce lieu où la croix est plantée, ce lieu de l'éternité qui jaillit au cœur de notre temps, au cœur de notre mouvement, et qui commence à faire resplendir sur nous la lumière du Dieu vivant.
AMEN